East Angus : La crise du capital industriel forestier ne date pas d’hier

East Angus : La crise du capital industriel forestier ne date pas d’hier


Léo Boivin
Clarté – Février 2026


Les ancien.ne.s employé.e.s de l’usine de Graphic Packaging à East Angus (Estrie) reçoivent le chômage à titre de cadeau de Noël de la part de leur ancien employeur, qui a décidé de cesser la production de carton à son usine de la petite localité limitrophe de Sherbrooke. Cette fermeture de plus dans un secteur déjà affaibli par les accords de « libre » échange annonce un changement qualitatif à venir dans la crise du secteur des produits forestiers.

Beaucoup d’encre a coulé au sujet des tarifs unilatéraux de l’administration Trump, surtout quant à ceux visant les produits forestiers (ceux visant le bois d’œuvre, entre autres, pouvant atteindre 45%). Les risques de pertes d’emploi, de fermetures et de régression dans les conditions de travail étaient déjà bien sentis dans la région héritière d’un riche passé de production à valeur ajoutée du secteur des pâtes et papiers. La fermeture maintenant actée de l’usine d’East Angus signifie une perte d’emploi pour plus d’une centaine de travailleuses et travailleurs, dont certains y ont travaillé plus de 40 ans. Autant de bons empois syndiqués  qui disparaissent dans l’éther. Le taux de syndicalisation dans le secteur des produits forestiers n’a cessé de chuter depuis les années 1980. La perte d’un énième syndicat industriel est un coup lourd à porter pour le mouvement syndical.

Mais ce qui s’accentue présentement avec la crise tarifaire impliquant les États-Unis n’est que la continuation d’une tendance générale vers la concentration du Capital industriel et sa fragilisation vis-à-vis des géants du Sud. En seulement 20 ans, le nombre d’usines de transformation primaire du bois a chuté de 56% tandis que la consommation de bois par usine a augmenté considérablement : le volume moyen consommé par usine est passé de 116 548 m3 en 2012 à 188 370 m3 en 2023, soit une augmentation de 62%. Le volume total consommé au Québec, quant à lui a à peine changé durant cette même période.

Et de celles qui restent ouvertes, elles deviennent de plus en plus grosses : le nombre de scieries bénéficiant d’une garantie d’approvisionnement entre 0 et 100 000 m3 est passé de 210 en 2012 à 93 en 2023. À l’opposé, celles qui bénéficient d’une garantie d’approvisionnement de plus de 500 000 m3 sont passées de 20 à 30 sur la même période de temps. Le cas de l’usine d’East Angus est un énième cas de figure de concentration du capital dans l’industrie forestière qui fonce à toute vitesse vers une crise.

En entrevue avec Radio-Canada, le préfet de la MRC du Haut-Saint-François, Robert Roy, affirme que Graphic Packaging, une boîte étatsunienne, a décidé malgré sa profitabilité actuelle de rassembler ses activités aux États-Unis, montrant l’effet délétère tant du phénomène de libre-échange qui permet l’installation du capital industriel étatsunien au Québec que celui des tarifs de l’administration trumpienne qui force son rapatriement sauvage. Les éléments présents en arrière-plan des dernières décennies s’intensifient et font surface, mais leurs effets sont qualitativement les mêmes.

Si le préfet réclame que le gouvernement verse une aide (en deniers publics à la compagnie déjà profitable) afin de relancer la production, une tout autre chose est requise afin de stabiliser la situation et renverser la crise qui se profile sur le secteur des produits forestiers. Il faut une solution systémique pour renverser la cadence de la crise dans l’industrie des produits forestiers qui persiste depuis au moins les années 1980.

Il y a près d’un an, nous écrivions dans Clarté que « la vie à l’extérieur des grands centres québécois (Montréal, et Québec) devient de plus en plus précaire par la concentration de l’économie de service canadienne et québécoise autour des grands centres du capital. […] L’effet de la « mono-industrie » dans les villes régionales moyennes [fait que] les habitants qui n’y résident pas sont souvent laissés à l’abandon. »

La centralisation du Capital est la source de la ruine de nos régions. La solution ne peut pas être de rembobiner la cassette et de refaire jouer le même film comme le suggère le préfet ! Pour assurer un développement égal des régions, une émancipation vis-à-vis des États-Unis et une amélioration du niveau de vie à-travers le pays, il faut de façon urgente un programme de réindustrialisation massive du Québec et du Canada sous contrôle public et démocratique, et un programme forestier au bénéfice des masses laborieuses. Manquer à ce devoir induirait des conséquences dévastatrices pour les travailleurs et la classe ouvrière, mais aussi pour les petits entrepreneurs, épargnants et industriels.