Élargir ou radicaliser?
Élargir ou radicaliser?
Stéphane Doucet
Clarté – Mars 2026

Le thème de la Journée internationale de la femme au Québec est “Générations deboutte!”, une référence historique au Front de libération des femmes du Québec (1969-1971) et son journal “Québécoises deboutte!”, qui sera repris par l’organisation Centre des femmes qui le publiera de 1972 à 1974. Le Collectif 8 mars, qui décide de la thématique (slogan, visuel, matériel de campagne) d’année en année au Québec, fait donc allusion à ces groupes, dont le slogan “Pas de libération du Québec sans libération des femmes, pas de libération des femmes sans libération du Québec!” (FLFQ) est à l’image du féminisme radical et du nationalisme de gauche ambiant de l’époque.
Bien que ce soit louable d’honorer les pionnières du mouvement des femmes du Québec, on serait quand même en mesure de se demander pourquoi ces groupes en particulier, à ce moment en particulier. La présence lourde du mouvement syndical au niveau du Collectif 8 mars est à noter aussi, car sans son appui, cette proposition n’aurait pas vu le jour.
La question de l’égalité homme-femme est toujours aussi pertinente aujourd’hui qu’il y a 50, 100 ans, et certains des enjeux demeurent similaires, malgré les avancées: accès au marché du travail, équité salariale, accès à l’avortement, violence conjugale, discriminations, et autres. L’approche des groupes féministes radicaux des années 1970, bien qu’elle ait eu certains succès en terme de mise de l’avant d’enjeux vécus par les femmes, en particulier en lien à l’avortement, le viol, et l’homosexualité, n’a pas eu de grands succès au-delà de la notoriété dans les milieux militants. C’est l’essence de la démarche radicale, plus “extrémiste”, qui se fait aux dépens de celle visant à fédérer le plus large possible, sur des bases unitaires et progressistes, ce que le mouvement syndical a fait autour de la question des femmes.
Si on regarde les slogans de groupes de femmes au niveau international aujourd’hui, cela peut aider à contraster la démarche québécoise du moment. En Inde, la All India Democratic Women’s Association (AIDWA) regroupe plus de 11 millions de membres. Le slogan de leur dernier congrès en janvier 2026 était “Contrer l’impérialisme, Combattre le Manuwad (idéologie du gouvernement d’extrême-droite du gouvernement Indien), Défendre les droits des femmes”. L’ennemi est clair: la classe dominante qui exploite et fait la guerre (impérialisme), est réactionnaire au niveau sociétal (Manuwad) et se fiche du droit des femmes.
La Fédération syndicale mondiale, qui regroupe plus de 100 millions de travailleurs et travailleuses dans plus de 130 pays, titrait sa déclaration du 8 mars 2025 ainsi: “Le 8 mars, Journée Internationale des Femmes, est un jour de lutte ! Contre la guerre, les inégalités, l’exploitation et l’exclusion!” On s’entend qu’une telle fédération doit lancer des appels très larges pour répondre aux préoccupations des femmes syndicalistes du Soudan à la Hongrie, du Bangladesh au Chili, bref, du monde entier. Elle a toutefois su résumer ses revendications aux suivantes: “un travail décent et la dignité au travail, un salaire égal pour un travail égal, une prestation de maternité pour toutes, des prestations sociales pour toutes, la santé et la sécurité sur les lieux de travail”. Elle termine aussi sur appel à rejoindre la lutte syndicale, aux côtés de leurs collègues hommes, pour faire avancer leur lutte – un appel à l’unité donc, entre hommes et femmes de la classe ouvrière.
Est-ce que les femmes, à plus forte raison les femmes ouvrières, ont des revendications qui leur sont propres? Certainement. Y a-t-il un besoin d’outils particuliers pour faire valoir le travail des femmes, dans le syndicat et ailleurs? Bien sûr. Mais ce qui est échappé lorsqu’on radicalise le discours et l’action militante, c’est le besoin d’aller rejoindre les femmes qui n’ont pas du tout le goût de virer du bord des groupuscules mais qui vivent quand même l’oppression des femmes au quotidien. C’est pareil pour les hommes qui ne voient aucun problème avec les demandes historiques du mouvement des femmes et qui veulent les faire avancer. C’est cette unité qui donnera lieu aux conquêtes dont nous avons si gravement besoin.
Cette tension entre élargir ou radicaliser est présente partout dans nos mouvements: syndical, de femmes, de minorités, de défense de l’environnement, etc. Le message doit être que l’on peut faire avancer ces questions sans tomber dans l’extrémisme ou le radicalisme. Pire, ce radicalisme plombe le potentiel de nos mouvements, en les transformant en silos d’auto-satisfaction et d’entre-soi radical et ne rallient pas les masses nécessaires pour gagner.
Les femmes ne sont pas une minorité, ni dans la société, ni dans le mouvement syndical, et ce dernier doit traiter la question avec l’importance qu’elle mérite: l’inégalité homme-femme coûte à toute la classe, est un vecteur de division et d’exploitation, elle n’a pas lieu d’être et doit être combattue sans merci. La meilleure façon de mener ce combat est avec le plus grand nombre, sur des enjeux qui touchent la majorité des travailleuses, en rassemblant nos forces et livrant un combat misant sur l’unité de la classe contre nos exploiteurs.