Loi 2 : les médecins pris à leur propre piège
Loi 2 : les médecins pris à leur propre piège
Maxence Chouinard
Clarté – Février 2026

Bien que Legault ait rétropédalé, forcé par la mobilisation populaire – preuve qu’il s’agit d’un habillage habile de privatisation de la santé publique – il reste que cette loi scélérate trône au plus haut des priorités de la classe dirigeante.
D’un côté, on entend le gouvernement défendre la position que « les médecins n’en font pas assez » et que c’est donc essentiellement par paresse et oisiveté que près d’un tiers de la population québécoise n’a toujours pas accès à un médecin de famille, que le temps d’attente moyen dans les urgences dépasse les quatre heures et que les délais moyens de prise en charge par un médecin spécialiste sont de 14 mois. Il renchérit en accusant ceux-ci d’être trop gâtés, justifiant ainsi ses réformes majeures dans leur mode de rémunération, dans la gestion de leur performance et dans la prise en charge des patients.
De leur côté, les fédérations de médecins (FMOQ et FMSQ) disent s’inquiéter de l’impact négatif qu’aura cette loi sur les patients, notamment en termes de qualité et d’accessibilité aux soins, de la dégradation des conditions de travail et elles décrient fortement la diminution prévue dans leur rémunération. Ils dénoncent aussi le caractère autoritaire de la loi et la perte d’autonomie professionnelle qui en découle.
Bien que les deux parties semblent fortement préoccupées par le sort des patients, les points de discorde principaux s’expliquent par des intérêts corporatistes conflictuels. La bourgeoisie monopoliste – représentée ici par le gouvernement de la CAQ – cherche à imposer sa domination sur la petite-bourgeoisie médicale – représentée principalement par la FMOQ et la FMSQ.
Historiquement, la bourgeoisie monopoliste et la petite-bourgeoisie médicale ont affiché une très grande proximité.
Dans les deux cas, on défend l’idée de la marchandisation publique de la médecine cristallisée par la rémunération à l’acte. Autrement dit, les médecins vendent leurs services à un acheteur unique – la RAMQ. Malgré un financement public, la prestation elle, est restée privée. Ainsi, le système de santé québécois repose sur une médecine privée grassement payée par les deniers publics.
Rappelons les grandes lignes de cette loi :
- Lier 15% de la rémunération à l’atteinte d’objectifs de performance collective (provinciaux, régionaux, locaux), décidés par le gouvernement ;
- Diminuer la proportion de la rémunération des médecins à l’acte et y inclure la capitation (un paiement global sera accordé en fonction du nombre de patients sur la liste) ;
- Mise en place de pastilles de couleur pour décrire l’état de vulnérabilité du patient (vert, jaune, orange et rouge), qui sera lié à la rémunération par capitation. Un patient vulnérable (rouge) sera plus payant qu’un patient en santé (vert) ;
- L’entièreté des patients inscrits à la RAMQ sera affiliée à un milieu de soins sans changement pour les patients déjà inscrits ;
- De nouvelles mesures de redditions de compte pour assurer l’application de la loi et l’atteinte d’objectifs de performance ;
- L’interdiction des recours collectifs pour les médecins, sous peine de sanctions sévères.
Ainsi, il appert que la bourgeoisie monopoliste s’attaque de front à l’autonomie professionnelle des médecins en assurant un plus grand contrôle sur leur rémunération, sur leur pratique et sur leurs moyens de pression. Cela est en contradiction directe avec les intérêts de la petite-bourgeoisie médicale, qui va même jusqu’à accuser le gouvernement d’utiliser la « méthode soviétique » (Dr. Oliva, président de la FMSQ). Derrière de tels discours se cache la crainte typique de la petite-bourgeoisie qui consiste en son déclassement (à savoir, sa prolétarisation).
On comprend donc que sous prétexte de s’attaquer à la rémunération des médecins déjà bien payés, on cherche à privatiser une partie du système de santé publique. On demande aux médecins de s’inscrire dans une logique mercantiliste. Ces derniers ne s’y opposent pas frontalement : ils refusent l’idée d’éliminer « le profit économique privé de la médecine » et de purifier « [leur] profession de l’individualisme prédateur », comme l’invoquait Norman Bethune. Devant eux, le gouvernement les force à devenir des entreprises privées. Autrement dit, les médecins se font prendre à leur propre jeu.
Pendant ce temps, les patients souffrent. Ils manquent certes de médecins, mais surtout d’un système de santé public universel adéquat, un qui évacue les profits quels qu’ils soient de la santé.Or, c’est justement l’inverse que vise la Loi 2 et si les médecins ont raison de s’y opposer, leur corporatisme n’apporte aucune issue à la crise profonde et véritable qui afflige notre système de santé.