Reconnaissance de l’État de Palestine, et après?
Reconnaissance de l’État de Palestine, et après?
Adrien Welsh
Clarté – Août 2025

Le 24 juillet dernier, Emmanuel Macron annonce en grande pompe que la France deviendra le 149e État au monde à reconnaitre l’État de Palestine. Il promet apposer sanction officielle à ce projet diplomatique lors de l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre. Si l’Hexagone ne fait pas oeuvre de pionnier, il reste que Macron assène un coup de maitre diplomatique puisqu’il personnifie le premier État du G7 et de l’OTAN à avaliser cette reconnaissance officielle.
Ce n’est pas un hasard : dès le 27 juin 1967, De Gaulle refuse « d’entériner des conquêtes territoriales », initiant une relation diplomatique complexe et souvent contradictoire entre la France et Israël. Par exemple, le Socialiste Mitterrand devient le premier Chef d’État français à prononcer un discours devant la Knesset. Pourtant, il y fait référence, entre autres, à l’OLP et à un État palestinien, ce qui ulcère son hôte, le travailliste Menahem Begin. Chirac, pourtant de droite, entretient des relations cordiales avec Arafat (de même qu’avec Saddam Hussein et les Assad en Syrie d’ailleurs) à telle enseigne qu’il permet au Raïs d’être hospitalisé à Paris.
C’est donc cette ambigüité qui guide la reconnaissance, somme toute, formelle que promet Macron. En effet, au lieu de demander la démilitarisation d’Israël, à commencer par l’abandon de l’arme atomique jusqu’à la mise au ban des milices de colons qui terrorisent les Palestiniens dans le but avoué d’en usurper les terres, il conditionne la création d’un État plus putatif que potentiel au désarmement du Hamas. Une telle violation du droit à l’exercice de la souveraineté et à l’autodétermination des Palestiniens est d’autant plus inacceptable qu’il sous-entend que la menace vient de leur résistance et non de l’agression israélienne!
Pendant ce temps, Gaza est réduite à gravas et affamée tandis que la colonisation rampante de la Cisjordanie s’intensifie. Pendant ce temps, un génocide est en cours…
Macron harangue le monde, mais sa proposition de reconnaissance ne mentionne pas la nécessité de revenir aux frontières de 1967, pas plus qu’elle ne garantit le droit au retour des réfugiés de 1948, ni qu’elle établit Jérusalem-Est comme capitale et exige encore moins la libération des prisonniers politiques (dont plus de 350 enfants).
Concrètement, cette reconnaissance ressemble beaucoup plus à un acte symbolique qu’à une profession de foi en faveur de la Palestine. Ce n’est pas un hasard si, dans un contexte de rivalités inter-impérialistes où d’un côté, Trump et Netanyahu maintiennent la ligne dure et de l’autre, poussés par la pression populaire, mais aussi par une forme de realpolitik, des États tout aussi impérialistes que la France, cherchent à s’imposer comme « impérialistes à visage humain ». C’est dans ce contexte que se pose la reconnaissance d’un État palestinien notamment par le Britannique Starmer et Mark Carney emboitent le pas à Macron.
Pour le Président français, le pari diplomatique est gagné : il donne le ton de cette reconnaissance symbolique qui se résume à une monnaie d’échange diplomatique avec Israël plutôt qu’un appui à la paix au Moyen-Orient et à la reconnaissance de la souveraineté de la Palestine. Starmer l’explicite à merveille : si un cessez-le-feu est signé, il retire sa motion. Quant à Carney, il conditionne cette reconnaissance lui aussi à la démilitarisation du Hamas, à des élections générales où cette entité pourtant autrefois utile aux sionistes et à ses souteneurs ne « pourra jouer aucun rôle » et à la démilitarisation de la Palestine…
L’objectif est clair : donner l’illusion d’une troisième voie entre la création d’un État palestinien et les plans totaux d’annexion et d’anéantissement de la nation palestinienne promus par Israël. Pourtant, entre la barbarie colonialiste génocidaire et la lutte des peuples contre leurs oppresseurs, la neutralité ne peut être que mortifère et se résumer à une position honteuse en faveur de la tyrannie.
Des parachutages humanitaires déshumanisants
Peu après la promesse de reconnaissance de l’État de Palestine lors de 80e Assemblée de l’ONU, le Canada, comme d’autres pays, s’engagent dans des parachutages d’aide alimentaire destinés à la bande de Gaza frappée par plus de 5 mois de blocus, puis par le tribut macabre que lui font payer les sionistes en massacrant les affamés en quête de pain.
Ce n’est certainement pas un hasard. Du reste, il ne fait aucun doute que cette aide soit bienvenue par cette population affamée. Pourtant, il s’agit là aussi d’une éphémère contorsion destinée à appâter la communauté internationale. Véritable supplice de Tantale, nombreux sont les acteurs qui en soulignent l’inefficacité : trop couteux, peu précis (des dizaines de Gazaouis se sont noyés en essayant de récupérer le chargement, sans compter le danger de se faire écraser), puis la dégradation des denrées poussent Médecins sans Frontières à caractériser ces largages comme « inefficaces et dangereux et oblige[nt] les gens à risquer leur vie pour de la nourriture. »
Pendant ce temps, Gaza reste affamée, mais plus de 6000 camions de l’UNRWA demeurent bloqués en Égypte!
Au Québec
La reconnaissance de l’État de Palestine ne change rien à la doctrine du gouvernement Legault. Malgré le génocide en cours, il maintient ouvert cette représentation commerciale et diplomatique, bien que celle-ci opère depuis Montréal. Ajoutant l’insulte à l’injure, le gouvernement du Québec continue d’étendre ce partenariat. Ainsi, le ministère des Relations internationales et de la Francophonie appelle à des projets de coopération entre nos « deux sociétés » compte-tenu de nos « nombreuses affinités » et de la « vitalité » de nos institutions… Loin d’une simple rhétorique, on dénombre 7 projets de coopération entre les deux nations pour 2023 et 2024.
Pendant ce temps, la Caisse de dépôts et de placements (aujourd’hui la Caisse) investit environ 14,2 milliards de dollars dans 87 entreprises impliquées dans les crimes contre le peuple palestinien. Pecunia non olet, semble-t-il…
Ne pas jouer les Cassandre
Bien que cette reconnaissance de l’État de Palestine ne suffise pas à enrayer les appuis de l’impérialisme occidental à Israël, pas plus qu’elle ne suffise à imposer un cessez-le-feu et encore moins une paix juste et durable dans la région, il reste que l’heure n’est pas à jouer les Cassandre.
Le cynisme ne peut qu’être de mauvais augure et n’aide en rien la lutte héroïque du peuple palestinien. Au même titre que les victoires partielles qui jalonnent ce combat, à commencer par la Cour internationale de justice qui étudie la mise en accusation d’Israël pour crimes de génocide, cette reconnaissance procède de la pression populaire. Pour les résistants palestiniens comme pour les millions de manifestants à travers le monde, pour les millions de démocrates qui ont obtenu gain de cause avec la libération de George Ibrahim Abdallah après plus de 40 ans de combat, de même que pour les milliers de syndicalistes qui, de La Spezia au Pirée en passant par les aéroports de Bruxelles, ont empêché la livraison d’armes à destination d’Israël, il s’agit d’une victoire d’étape. Ces pressions populaires ont contribué à rendre intenables les positions des États en question, dont le Canada.
D’ailleurs, les loups assoiffés de sang palestinien, dont leur mâle alpha Netanyahu, n’ont pas hésité à pousser des cris d’orfraie. Selon lui, la décision de Macron « encourage le terrorisme ». Ici, les nervis réactionnaires n’hésitent pas à télescoper les faits : reconnaitre l’État de Palestine reviendrait à béatifier ces « terroristes » et, de ce fait, serait à l’origine de l’absence d’accord commercial avec les États-Unis en date du premier aout…
Si la reconnaissance de la Palestine par la triade impérialiste qui se veut anti-Trumpienne de Macron, Starmer et Carney demeure surtout symbolique, il reste que les bombes qui pleuvent sur Gaza, les balles qui sifflent en Cisjordanie, le génocide en cours et le danger d’anéantissement qui guette le peuple palestinien ne le sont pas. Pour autant, seuls des béotiens irresponsables et incapables de comprendre la lutte dans son dynamisme peuvent rejeter cette victoire d’étape partielle.
Il n’est pas question d’applaudir Carney et ses acolytes, pas plus qu’il n’est question de leur cracher au visage. Par contre, il s’agit maintenant de se saisir des opportunités ouvertes par cette reconnaissance plus que partielle pour dynamiser la lutte et renforcer la solidarité avec la Palestine.