« Même ennemi, même lutte » : le CISO fête ses 50 ans à Montréal
« Même ennemi, même lutte » : le CISO fête ses 50 ans à Montréal
Stéphane Doucet
Clarté – Décembre 2025

Le mardi 2 décembre, le Centre international de solidarité ouvrière (CISO) fêtait ses 50 ans à Montréal, dans un contexte où sa raison d’être — organiser la solidarité entre les travailleurs québécois et ceux du reste du monde — est plus importante que jamais. Fondé à la suite de la « Conférence internationale de solidarité ouvrière » en 1975, conférence elle-même présidée par le leader mythique du mouvement syndical québécois Michel Chartrand, l’organisation opère dans un milieu ouvrier et un contexte global très différent de celui de l’époque qui lui a donné naissance. Le 50e fut donc un moment privilégié pour dresser un constat de cette évolution.
Le CISO a choisi la formule d’une « journée de réflexion sur la solidarité ouvrière internationale », comptant sur la participation de plusieurs invité·es internationaux. Une centaine de participants ont assisté à cette journée, dans la grande majorité des cas des élu·es, cadres et employé·es du mouvement syndical — c’est pour dire que la classe ouvrière n’y participait qu’indirectement via ses intermédiaires. Je ne dis pas ça pour critiquer la présence des salarié·es syndicaux, mais pour marquer l’absence criante de gens des planchers de travail. C’était un mardi en journée, après tout !
Le premier invité à prendre la parole était Jay Naidoo, un vétéran de la lutte anti-apartheid sud-africaine, premier secrétaire général du syndicat COSATU de 1985 à 1993, puis ministre dans le premier gouvernement de l’ANC. Il souleva les enjeux brûlants de la cause de la classe ouvrière, insistant que « ce n’est pas le moment pour la nostalgie, mais bien pour le courage » et que « la classe ouvrière est la force morale la plus forte de l’Histoire », soulignant l’importance d’avoir les idées claires et que « c’est la clarté qui a fait tomber l’Apartheid ! ».
Plus tard, Yvel Admettre, secrétaire général de la Confédération des travailleurs et travailleuses des secteurs publics et privés (CTSP) d’Haïti a dressé un portrait sobre et sombre de la situation dans son pays, où les gangs contrôlent 80 % de la capitale et 30 % du pays. Il a lui-même été victime de violence, sa famille ayant été séquestrée pendant une nuit à leur domicile, leurs biens pillés, leur voiture brûlée. Le syndicat a également vu son siège social vandalisé, occupé et pillé. Il a noté l’ingérence des gouvernements canadiens et étasuniens dans la direction politique du pays, dénoncé l’arrivée constante de déportés des États-Unis qui renforcent les gangs, ainsi que la connivence entre les éléments oligarchiques, les gangs et les gouvernements occidentaux, qui ont un projet commun de détruire le pays. Malgré cela, le syndicat demeure actif dans les parties du pays qui ne sont pas dominées par les gangs.
Il est nécessaire de dénoncer les propos tenus par une panéliste universitaire française qui dénigrait d’un trait toute l’action syndicale européenne sur la question de la Palestine. Bien que le portrait global de celle-ci ne soit pas tout à fait impressionnant, surtout alors que la majorité des syndicats européens sont affiliés à la Confédération syndicale internationale et suivent une ligne politique beaucoup trop prudente et conciliante avec Israël, il faut souligner la mobilisation, par exemple de l’USB en Italie ou du PAME en Grèce, qui ont, depuis le début du conflit, mené une lutte exemplaire. Ce genre de révisionnisme est plutôt un copié-collé de la dérive académique identitaire anti-occidentale, faussement radicale, qu’on essaie de faire entrer dans les mouvements syndicaux.
Pourquoi s’attarder sur cette intervention ? Parce qu’elle illustre un dilemme auquel fait face le mouvement syndical en général : qui va diriger la ligne politique du mouvement ? Les universitaires et experts externes ou des leaders issus de la classe ouvrière organisée ? C’est très dangereux pour le mouvement ouvrier de sous-traiter sa pensée politique à l’externe : il faut garder la capacité de faire de la politique basée sur la réalité de la vie de la classe ouvrière, qui parle de ses enjeux propres, des questions qui la préoccupent, dans l’immédiat, mais aussi sur le long terme.
Au final, le 50e du CISO ne révèle rien de nouveau ou d’inattendu : le mouvement syndical possède des moyens d’action au potentiel incroyable, le CISO étant un outil qui, par le passé, a pu aider à mobiliser un grand nombre de travailleurs pour des causes de solidarité internationale et a contribué à développer la conscience politique québécoise sur des enjeux internationaux, surtout en Amérique latine (Chili, Nicaragua, Guatémala), dans les Caraïbes (Haïti, Cuba) et en Palestine. Pourtant, malgré ce potentiel, des visions de collaboration de classe entravent la capacité d’action et la clarté d’analyse nécessaires à ce que le mouvement se développe. Au fil des décennies, le CISO a perdu beaucoup de sa portée dans le mouvement syndical, tout comme ce dernier a perdu de l’influence dans la société québécoise. Il ne fait aucun doute qu’une vision plus ou moins chrétienne de la solidarité, plus proche de la charité, s’affronte à l’internationalisme ouvrier, qui est pourtant plus fidèle à la mission d’origine du CISO — d’où le slogan de fondation : « Même ennemi, même lutte, même combat ! »
Au final, malgré les reculs au fil des années, le mouvement syndical doit renouer avec ces slogans, cette vision du monde qui place la lutte universelle des travailleurs à l’avant-plan de la stratégie de lutte, du local jusqu’à l’international — « Travailleurs de tous les pays, unissez-vous ! », après tout. En 1975 comme aujourd’hui, en 2025, le CISO demeure à l’ image, un reflet de la force du mouvement syndical en général. Ce n’est qu’en renforçant l’édifice en entier qu’on arrivera à renforcer ses outils secondaires comme le CISO. Il ne faut pas se désoler de l’état actuel des choses, mais travailler à le transformer.