Classe contre classe
Classe contre classe
Stéphane Doucet
Clarté – Décembre 2025

Quelle « heureuse » coïncidence que l’histoire semble se répéter alors que nous célébrons les 90 ans de la presse Communiste au Québec en 2025: le ministre Jean Boulet et la CAQ qui mettent en question la Formule Rand et s’attaquent aux syndicats, mettant en cause les fondements du régime législatif moderne du syndicalisme au Québec! Les marxistes n’ont-ils pas l’habitude de soulever le caractère cyclique du capitalisme? Ce n’est donc ni une surprise de voir cette attaque particulière, à un moment où la CAQ se cherche des cibles en sombrant dans un populisme réactionnaire ultra décomplexé, ni plus généralement qu’une classe dirigeante en pleine crise souhaite renégocier un pacte historique qui leur semble dépassé et qu’elle se sent capable de rejeter en sa faveur.
La « Formule Rand », le fondement du syndicalisme moderne au Canada, naît suite à la grève historique du Syndicat Uni de l’Automobile (UAW/SUA, ancêtre du CAW/TCA, lui-même ancêtre d’UNIFOR), menée en grande partie par des Communistes à l’usine Ford de Windsor, en Ontario, en 1945. Immédiatement après la grève, le juge Ivan Rand propose un nouveau cadre juridique du syndicalisme au Canada, incluant l’atelier dit “fermé”, c’est-à-dire l’obligation d’appartenir au syndicat de son lieu de travail s’il obtient la majorité lors d’une campagne de syndicalisation, les cotisations syndicales seront récoltées par l’employeur directement à la source, l’abolition du droit de grève durant la durée d’une convention collective, entre autres. C’est un compromis historique entre le Capital et le Travail qui est souvent considéré comme une avancée considérable pour le mouvement syndical du pays.
Au Québec, nous n’avons pas eu l’adoption en bloc des recommandations du juge Rand en 1946 comme ce fut le cas ailleurs. En 1944, la Loi des relations ouvrières encadrait le mouvement ouvrier d’une façon similaire, avant la Formule Rand, mais avec plusieurs lacunes, notamment qu’il fallait 60% d’adhésion pour obtenir l’accréditation et l’atelier fermé, et la syndicalisation était interdite dans le secteur public. Il y avait un cadre juridique qui précédait la loi de 1944, tout comme il y a eu plein de projets de modernisation (Code du travail (1964), réforme de 1977 avec la loi anti-briseurs de grève, etc.). L’objectif ici n’étant pas de faire un historique de la loi concernant le mouvement syndical, les principaux éléments à retenir sont que la loi est le produit d’un rapport de forces à un moment particulier de la lutte des classes, et que le cadre juridique syndical a évolué avec le temps, depuis bien avant la Formule Rand, avec avancées et reculs selon la conjoncture.
Pour revenir au moment présent, nous assistions depuis plusieurs mois à une offensive médiatique patronale qui semblait prendre pour cible la Formule Rand au Québec. Paradoxalement, certains se servaient du prétexte des fermetures d’usines d’Amazon pour dire que dans ce cas-là, l’accès à la syndicalisation était un abus de la démocratie, que la campagne de syndicalisation était une offensive d’une minorité qui était finalement responsable à elle seule pour toutes les pertes d’emploi. D’autres prétextes ont été soulevés, mais l’attaque était toujours centrée sur la capacité d’action, particulièrement l’action politique, du mouvement syndical québécois.
Jean Boulet a affirmé le 16 octobre qu’il voulait y aller de l’avant avec son projet de loi visant notamment à: rendre une partie des cotisations syndicales facultatives (l’action politique), augmenter l’obligation de « transparence » financière des syndicats, augmenter les seuils démocratiques à franchir pour les décisions importantes des syndicats (pour le recours à la grève, sans doute). Le mouvement syndical dans son ensemble voit la chose, à juste titre, comme une attaque frontale. La CSN a d’ailleurs lancé une contre-campagne sous le slogan un peu vague de “Faire front pour le Québec”. Le mouvement syndical s’est aussi uni pour une manifestation le 29 novembre, veille de l’entrée en vigueur de la loi 14 (PL89) qui restreint le droit de grève au Québec, une campagne politique que le mouvement syndical a perdue. Le taux de syndicalisation au Québec, qui à 40% représente un avantage considérable comparé à la moyenne canadienne d’autour de 30% – ou pire encore, celle des États-Unis qui plane à moins de 10% – est une cible de la classe dirigeante, et tous les moyens sont bons pour le rabaisser.
Si on en revient à l’essentiel: ce n’est pas fondamentalement parce que la CAQ est impopulaire qu’elle entreprend cette sale besogne commandée par les monopoles. C’est parce que les monopoles voient une opportunité d’imposer un statu quo encore plus avantageux pour l’accumulation de profit et de pouvoir: le mouvement syndical n’a pas su se défendre contre le PL89, pourquoi pas continuer et avancer leur projet anti-populaire? Les syndicats demeurent le rempart le plus fort contre la casse des services publics et la privatisation, l’augmentation de l’exploitation, la fragmentation de la société. Pourquoi ne pas continuer à les affaiblir, si l’occasion se présente? L’attaque est opportuniste, mais pas juste à cause d’une confiance ou d’une agressivité patronale, c’est aussi à cause d’une démobilisation, une fragilité, une vulnérabilité syndicale et ouvrière.
Comment le mouvement ouvrier peut-il riposter? Il ne peut se permettre de s’enfoncer dans les méthodes qui ont mené à cette situation: tendance vers isolement du mouvement syndical de la classe ouvrière dans son ensemble, sous-traitance de la politique vers les partis politiques bourgeois et sociaux-démocrates, défaillance de mobilisation entre les conventions, etc. Ce qui a toujours fait la force du mouvement syndical, c’est son ancrage dans les luttes unitaires de la classe ouvrière, au-delà des considérations purement économiques, et au-delà de l’entreprise, de la section locale, de la fédération comme de la centrale. Le mouvement syndical doit aller de l’avant et rejoindre la population: sur les coins de rue, devant les métros et aux arrêts de bus, dans les quartiers, partout. Il doit les convaincre et les rallier à un programme populaire. C’est un travail de longue haleine qu’il a déjà fait, le fameux “deuxième front” de Marcel Pépin et la CSN. C’est ce qui a bâti la force du mouvement ouvrier québécois, et son déclin relatif est en majeure partie dû à l’abandon de ces pratiques.