Fédération syndicale mondiale : 80 ans de résistance

Fédération syndicale mondiale : 80 ans de résistance


Adrien Welsh
Clarté – Décembre 2025


Née de la Résistance et forgée par celle-ci, trempée dans 8 décennies de luttes et de victoires en faveur de la classe ouvrière et des travailleurs, galvanisée contre la collaboration de classe et l’opportunisme des petits-chefs, la Fédération syndicale mondiale souffle ses 80 bougies. 

C’est au Palais de Chaillot, à Paris que, le 3 octobre 1945, le Congrès syndical mondial, composé de 346 délégués représentant 67 millions de travailleurs et d’ouvriers venus de 56 pays, adopte à l’unanimité la fondation de la Fédération syndicale mondiale. Le nombre de pays représentés peut sembler maigre, mais il faut se rappeler que ce Congrès se tient au moins 15 ans avant l’aboutissement des luttes de libération nationale, lesquelles seront, par ailleurs, soutenues activement et ardemment par la FSM naissante. 

La création officielle de cette « Fille de l’unité pour les luttes unifiées des travailleurs contre le fascisme, contre l’exploitation des monopoles, pour la libération de toutes les colonies et pour de meilleurs conditions de vie pour la classe ouvrière », comme la décrit son premier Secrétaire général, Louis Saillant, suit une première conférence tenue à Londres en février 1945. Avant même la fin de la Guerre, alors que se pose la question du monde nouveau à bâtir, la classe ouvrière se réunit et s’engage à poursuivre son rôle central au-delà de la Libération, mais aussi dans la reconstruction et dans la pose d’assises nécessaires à bâtir un monde de paix.  

La date historique du 3 octobre 1945 consigne tout à la fois la volonté claire de la classe ouvrière qui, unie dans sa lutte commune contre le terrorisme fasciste, cherche à consacrer cette unité contre la guerre et contre le système qui l’engendre, qui la rend nécessaire. En ce sens, la création de la Fédération syndicale mondiale procède des principes fondamentaux des mouvements de résistance anti-fasciste à travers le monde. Cet ardent désir d’unité, cet optimisme envers les possibilités nouvelles, celles de bâtir un monde nouveau par et pour les travailleurs transcendent les discussions qui donnent naissance à une nouvelle institution internationale regroupant l’ensemble de la classe ouvrière organisée. Devant les défis de l’après-guerre, réaliser l’unité ouvrière devient un impératif primordial. 

Malheureusement, les alliés démocrates contre le fascisme d’hier deviennent ennemis de la démocratie lorsque celle-ci implique la classe ouvrière. La Normandie plutôt que Stalingrad remplace la Normandie et Stalingrad. Le fascisme défait, l’impérialisme doit changer de tactique pour s’attaquer à l’Union Soviétique et aux démocraties populaires. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’AFL états-unienne reste la seule organisation syndicale à refuser de participer au Congrès de Paris.  

À Marseille, Irving Brown, agent de la CIA, s’appuie sur la pègre interlope locale trempant dans des activités mafieuses pour briser l’unité syndicale qu’a su réaliser la CGT dans la lutte contre les gérants de ce port acquis à en faire une cheville ouvrière de l’unité de l’empire colonial français. De là nait le syndicat jaune « Force ouvrière ». De là nait également la « French Connection » qui inonde le monde de cocaïne et autres paradis autant enfumatoires qu’artificiels, mais réellement anesthésiants socialement lorsqu’ils ne sont pas meutriers. En Italie, les organisations mafieuses sont mises à profit pour bloquer les actions syndicales de la CGIL. Aux États-Unis, le CIO, syndicat industriel et de classe, est forcé de s’intégrer dans l’AFL corporatiste. À coup de trique, on ouste les communistes des syndicats. Le même sort leur est réservé au Canada et au Québec – c’est d’ailleurs par sa brillance dans l’accomplissement de cette sale besogne que Louis Laberge se fait remarquer… 

On ne peut sous-estimer la violence inouïe déployée par la classe dirigeante et ses métayers de l’aristocratie ouvrière pour briser l’unité voulue par la vaste majorité des travailleurs et de la classe ouvrière, soit de les éloigner de la Fédération syndicale mondiale. 

Pourtant, la FSM, de son côté, ne ménage aucun effort pour maintenir cette unité. Elle entreprend même des négociations visant à intégrer les syndicats catholiques en son sein. Mais la classe dirigeante en décide autrement : par la trique comme par l’écu, elle convainc les petits-chefs influents d’accepter le plan Marshall en Europe et l’impérialisme en général, soit une collaboration de classe à l’échelle mondiale. Ces derniers, sous prétexte d’une subordination prétendue, mais non avérée, de la FSM à l’URSS, créent la Confédération internationale des syndicats « libres », franche héritière de l’Internationale jaune (collaborationniste) d’Amsterdam. 

L’accusation d’insubordination de la FSM à l’URSS est plus que risible. Son premier Comité exécutif est composé du Britannique Walter Citrine en tant que Président, du français Louis Saillant comme Secrétaire général, de l’États-Unien S. Hillman, de Léon Jouhaux, français également, du Mexicain Vicente Lombardo Toleano, du Chinois Chu (rappelons que la Révolution chinoise ne triomphe que quatre ans plus tard), de l’Italien Di Vittorio et de Kupers, un Néerlandais. Aucun soviétique ne figure au tableau des dirigeants malgré le poids des syndicats qu’ils dirigent et les sacrifices des travailleurs soviétiques durant la Seconde Guerre mondiale. 

Quant aux communistes, ils n’y sont pas plus majoritaires que leur influence réelle au sein de la classe ouvrière mondiale de l’époque. Pourtant, ils n’hésitent pas, au nom de l’unité, à accepter qui soit représenté le courant réformiste en plus haut lieu, confiants que l’exemple parlerait de lui-même. C’est ainsi qu’ils acceptent notamment l’anticommuniste Léon Jouhaux à l’origine de la scission de la CGT dans les années 1920. Ennemi juré de l’unité ouvrière, il se fait acheter par la CIA et fonde le syndicat Force ouvrière en 1947…  

Tout au long de son histoire, la Confédération internationale des syndicats « libres » (CISL) passe plus de temps à s’attaquer à la FSM et à la division de la classe ouvrière organisée. Elle n’a de cesse d’instiller l’idéologie réformiste de collaboration de classe, parfois réactionnaire au sein du mouvement syndical. C’est ainsi que, parfois sous le fard de slogans gauchistes, elle s’oppose aux luttes anti-colonialistes de libération nationale. On estime effectivement que combattre pour l’indépendance distrait de la lutte des classes…  

Après le fameux Mai 68 estudiantin et son corollaire, l’avènement du libéralisme libertaire, les tactiques s’affinent. À la « cogestion », au « tripartisme » ou à ce que l’on qualifie aujourd’hui de « dialogue social », c’est-à-dire à la collaboration de classe, on institue une fausse opposition : « l’autogestion ». On recycle alors les vieilles thèses anarcho-syndicalistes pourtant déboutées en réalité (notamment par l’échec de la Grève de Winnipeg de 1919) dans le but d’éloigner le plus possible la classe ouvrière du pouvoir politique. 

Aux États-Unis, les syndicats jaunes se compromettent dans la collaboration avec l’impérialisme. Par exemple, l’USW (Métallos) sert notoirement de courroie de transmission pour l’USAID et le NED, agences financées par le Département de la défense yankee afin d’anesthésier les luttes ouvrières à travers le monde, notamment en Amérique Latine, voire fomenter des coups d’État contre des gouvernements patriotes, progressistes, anti-impérialistes ou socialistes. On pourrait même souligner qu’au Québec, ce même syndicat constitue l’un des premiers à jeter ses forces dans la bataille envers et contre le projet d’un parti ouvrier. La majorité des syndicats finit donc par endosser le Parti québécois en 1976, faisant primer l’indépendance du Québec sur la lutte politique de la classe ouvrière, ce qui revient à appuyer une plus grande intégration des travailleurs et de la classe ouvrière québécoise à l’impérialisme états-unien en lieu et place de dynamiser la lutte commune des travailleurs et des ouvriers canadiens pour la démocratie (incluant le droit à l’auto-détermination du Québec) et la souveraineté du Canada. 

En 2006, les syndicats dits « libres » s’unissent aux partisans des relents de la doctrine sociale de Léon XIII (Rerum Novarum), soit la Confédération internationale des syndicats catholiques (dont la CSN faisait partie). À sa création, la FSM s’ouvre même à son intégration dans l’objectif de créer une seule organisation syndicale mondiale. Or, les Syndicats catholiques n’acceptent qu’une intégration administrative. Ils refusent de se soumettre à la majorité et de participer aux débats de manière démocratique. Ils défendent leur chasse gardée et, de ce fait, refusent l’unité du mouvement syndical. Devant cette tentative d’internationale syndicale dirigée par le Vatican (dont on connait la collaboration avec les Nazis et les fascistes même après la guerre) au sein du mouvement syndical mondial, cette unité n’a pu être réalisée. 

Ce n’est pas un hasard si la CISC se joint à la CISL pour créer la Confédération syndicale internationale (CSI) en 2006. Il ne s’agit pas d’un changement cosmétique, mais d’une manœuvre d’unité entre les représentants du syndicalisme de collaboration de classe dans le but d’isoler une FSM malheureusement affaiblie après la contre-révolution en URSS et en Europe de l’Est. On polarise ainsi la division du mouvement syndical entre la CSI nouvellement créée et la FSM en isolant de plus belle cette dernière. 

Affaiblie mais pas famélique, la FSM, grâce à la classe ouvrière organisée et consciente, a su essuyer le coup de tabac asséné par le renversement du socialisme. En effet, malgré les difficultés et le triomphalisme écoeurant de la classe dirigeante ambiante, en 1994, le 13e Congrès syndical mondial est organisé à Damas, Syrie. Avec les syndicats de classe de ce pays, de même qu’avec le concours de leurs frères d’arme cubains et grecs notamment, la perfidie des traitres à la classe ouvrière mondiale n’a pas raison de la Fédération syndicale mondiale. 

Toujours présente sur les cinq continents du monde, elle se renforce. Sa probité noble tranche avec les scandales qui écument la CSI encore aujourd’hui. Le dernier en date mâtine corruption avec le Qatar, collusion au Parlement européen, malversations et autres opérations nébuleuses pour assurer la bonne tenue de la dernière fête du ballon rond et ainsi occulter les plus de 6000 travailleurs de la construction  ayant péri dans le processus faute de règles de santé et sécurité au travail dans ce pays facilitateur de l’islamo-fascisme des Frères musulmans.   

Localement, on peut penser aux derniers scandales en date, à savoir la gabegie financière de la FTQ Construction qui refuse d’affronter le patronat mais cherche à jouer les monopolistes lorsqu’elle ne cherche pas à s’intégrer au crime organisé tel que révélé par la Commission Charbonneau. 

Au final, la lutte entre la CSI et la FSM n’a rien d’une lutte entre communistes et réformistes ou sociaux-démocrates. En effet, on retrouve à la fois des communistes au sein de la CSI comme la FSM accueille des sociaux-démocrates. Au final, la véritable frontière se situe entre ceux qui bâtissent un rapport de forces en vue d’une forme de lobbying devant un certain gouvernement ou contre tel ou tel patron, soit et ceux qui cherchent à bâtir ce même rapport de forces contre le patronat coalisé, le capitalisme monopoliste d’État dans son ensemble et qui sait poser la question du pouvoir politique aux mains de la classe ouvrière à travers un programme ouvrier, populaire et démocratique. 

Bien sûr, l’adhésion administrative de tel ou autre syndicat à la FSM ne peut être qu’une question de posture – donc d’imposture, du moins dans la situation actuelle. S’il est un élément à retenir de l’histoire du mouvement syndical de classe, c’est que rien n’est plus précieux que l’unité. Par unité, nous devons clarifier qu’il ne s’agit pas d’unité corporatiste, ni une unité de façade purement administrative, mais d’unité avec l’ensemble de la classe ouvrière et des masses populaires dans leur lutte contre le pouvoir des monopoles et l’impérialisme.