La stratégie du chaos : comment la pression impérialiste sur l’Iran redéfinit la sécurité énergétique chinoise
La stratégie du chaos : comment la pression impérialiste sur l’Iran redéfinit la sécurité énergétique chinoise
Jad Kabbanji
Clarté – Mars 2026

La guerre asymétrique que mènent les États-Unis à la Chine a depuis longtemps dépassé le stade des seules guerres commerciales pour s’ancrer dans le contrôle physique des flux stratégiques. On a beaucoup parlé ces derniers mois de la compétition pour l’accès aux minéraux rares pour ses besoins énergétiques ; désormais, c’est le pétrole qui revient sur le devant de la scène. Cette guerre d’usure énergétique a un objectif central : restreindre l’espace de développement de Pékin. Dans ce contexte, la guerre américano-israélienne contre l’Iran est, entre autres, un levier actionné pour paralyser les approvisionnements vitaux de la Chine et fragiliser son modèle industriel.
L’équilibre menacé du triangle énergétique de Pékin
Le facteur pétrolier s’impose aujourd’hui comme un indicateur central du rapport de force. La Chine, première importatrice mondiale de brut, a bâti ces dernières années sa croissance sur des partenariats énergétiques avec des États refusant la tutelle de Washington. Ces relations, fondées sur la logique des échanges dédollarisés, sont devenues la cible prioritaire de l’appareil de sanctions américain.
Trois pays illustrent cette dynamique, formant ce que l’on pourrait appeler le triangle de la souveraineté énergétique chinoise. Selon les données de l’Agence internationale de l’énergie, l’Iran envoyait environ 90 % de ses exportations de brut vers la Chine en 2024. Le Venezuela, quant à lui, voyait les trois quarts de ses exportations prendre la direction de Pékin avant le récent changement de régime. La Russie, quant à elle, a redirigé près de 50 % de ses flux vers la Chine depuis 2022, faisant de Pékin et New Delhi ses principaux acheteurs.
Ces flux ne relevaient pas de la charité, mais d’une logique de marché contournant l’hégémonie américaine. Pour Pékin, il s’agissait d’approvisionnements stratégiques sécurisés à des prix très compétitifs : selon les données de l’Agence internationale de l’énergie, des rabais de 5 à 12 dollars par baril pour le brut russe, et de 7 à 8 dollars pour les bruts iranien et vénézuélien. Cette rente stratégique renforçait considérablement la compétitivité industrielle chinoise tout en offrant à ces trois pays une bouée de sauvetage face à l’asphyxie programmée par Washington.
Mais ce fragile équilibre, patiemment construit par Pékin, est aujourd’hui directement menacé par l’escalade militaire au Moyen-Orient.
La paralysie du détroit d’Ormuz et ses conséquences
Depuis le début de l’année 2026 et plus précisément depuis le 28 février 2026, ce paysage stratégique a brutalement basculé. Les frappes israélo-américaines contre l’Iran, qui ont coûté la vie au guide suprême Ali Khamenei, ont déclenché une riposte immédiate de Téhéran. Les Gardiens de la révolution ont mis à exécution leur menace historique : le détroit d’Ormuz — par où transite quotidiennement environ 20 millions de barils de pétrole, soit près de 20 % de la consommation mondiale — est désormais quasiment paralysé. Toutes les monarchies pétrolières du Golfe inféodées à Washington subissent la riposte iranienne et voient leurs installations pétrolières et gazières frappées de plein fouet.
Plus encore, les Gardiens de la révolution ont prévenu que tout navire tentant de franchir ce passage serait « brûlé vif », et plusieurs tankers ont déjà été pris pour cible. Les conséquences sont immédiates et mesurables : les marchés ont immédiatement réagi : le coût de location d’un superpétrolier pour transporter du pétrole du Moyen-Orient vers la Chine a doublé depuis le début des attaques, atteignant plus de 400 000 dollars par jour , et les prix du Brent ont dépassé les 85 dollars le baril le 3 mars, leur plus haut niveau depuis juillet 2024.
Pour la Chine, la perte des flux iraniens — qui représentaient environ 13 % de ses importations maritimes, soit 1,38 million de barils par jour en moyenne l’an dernier — n’est pas qu’une question de volume. C’est la perte d’un levier de pression sur les prix mondiaux et d’une voie d’approvisionnement soustraite au contrôle américain. Plus de 40 % du brut acheté par les Chinois transite par le détroit d’Ormuz, et les principaux armateurs mondiaux évitent désormais cette zone en raison du conflit.
Si Téhéran est la cible directe, c’est bien Pékin qui est visé à travers elle — et pas seulement sur ce front.
Les trois fronts de la guerre énergétique contre la Chine
Il devient tout à fait clair que plus cette guerre se prolonge, plus la pression offensive sur la Chine s’intensifie. Dans l’immédiat, Pékin peut mobiliser ses réserves stratégiques — environ 900 millions de barils, soit un peu moins de trois mois d’importations — pour amortir le choc. Mais cet amortisseur n’est que temporaire. Si le blocage du détroit dure, plusieurs mécanismes de pression contrainte s’accumuleront : la flambée des prix du fret et des assurances renchérira durablement le coût d’acheminement de tout brut moyen-oriental ; les rabais sur le pétrole iranien, qui constituaient un avantage compétitif majeur pour l’industrie chinoise, sont en train de se résorber ; enfin, l’incertitude prolongée sur la sécurité des routes maritimes contraindra Pékin à réviser en permanence ses plans d’approvisionnement, transformant une vulnérabilité conjoncturelle en contrainte systémique.
Mais la menace ne vient pas que du sud. À l’ouest, une autre offensive, plus insidieuse, se profile. L’hypothèse d’une résolution du conflit en Ukraine, bien que souhaitable en apparence, comporte un piège majeur pour Pékin. Washington cherchera inévitablement à utiliser tout accord de paix pour restaurer son influence sur Moscou et normaliser les flux énergétiques russes vers l’Europe, ce qui aurait pour effet mécanique de réduire la part du brut russe disponible pour la Chine à des conditions préférentielles. L’avantage compétitif accumulé par Pékin depuis 2022 se trouverait ainsi érodé, non par un choix délibéré de Moscou, mais par la réorganisation des marchés imposée par l’impérialisme américain.
Ainsi, Washington utilise deux leviers complémentaires : au sud, la guerre contre l’Iran et la paralysie d’Ormuz asphyxient les flux en provenance du Golfe ; à l’ouest, la perspective d’une paix négociée en Ukraine est instrumentalisée pour détourner une partie du brut russe vers l’Europe.
Quant au Venezuela, troisième pilier du dispositif chinois, il est désormais sous la tutelle de fait de Washington. Comme Téhéran, Caracas subit une guerre hybride où sanctions économiques, tentatives de déstabilisation politique et ingérences militaires se conjuguent pour maintenir le pays sous tutelle. Les infrastructures pétrolières vénézuéliennes, jadis parmi les plus performantes au monde, sont aujourd’hui délabrées moins par l’incompétence que par un blocus méthodique qui empêche tout accès aux pièces de rechange et aux investissements étrangers. Privé de sa souveraineté énergétique par des décennies d’ingérence, ce pays — désormais réduit à l’état de semi-colonie — ne peut librement disposer de ses ressources ni augmenter significativement sa production.
Face à cette offensive multidirectionnelle, Pékin explore des voies de contournement : accords d’approvisionnement en yuan, développement accéléré de la route arctique, renforcement du partenariat stratégique avec le Pakistan pour sécuriser un corridor terrestre. Par ailleurs, la Chine a demandé à ses raffineurs de suspendre les exportations de carburants pour privilégier le marché intérieur, signe des tensions sur l’approvisionnement. Mais ces alternatives, coûteuses et longues à mettre en place, ne peuvent remplacer du jour au lendemain le pilier moyen-oriental de sa sécurité énergétique, d’autant que 57 % des importations maritimes chinoises proviennent encore du Moyen-Orient.
Libanisation, routes de la soie et asphyxie programmée
Ce que certains appellent encore la « pax americana » se révèle ici sous son vrai jour : un système qui, pour se maintenir, n’hésite pas à provoquer le chaos pour étrangler la Chine. En s’attaquant au Venezuela, à l’Iran et en manœuvrant pour neutraliser l’avantage russe, Washington ne cherche pas la paix, mais la réorganisation des flux à son avantage.
Au-delà de l’actuelle conflagration tous azimuts, se dessine clairement l’objectif stratégique américain pour le Moyen-Orient : la balkanisation ou, contexte local oblige, la libanisation des États-nations. Cette fragmentation programmée vise à instaurer un chaos permanent via le levier de la guerre civile ethno-communautaire. Les événements récents confirment une volonté délibérée de déstabiliser l’Iran en attisant les velléités sécessionnistes de ses minorités opprimées, tout en déployant des groupes armés issus de ces dernières, équipés et financés par Washington, pour mener une guerre terrestre en complément des frappes américano-israéliennes.
Cette logique de fragmentation ne se limite pas à affaiblir des États récalcitrants. Elle constitue un frein délibéré au développement autonome des nations et, plus spécifiquement, une entrave majeure au projet chinois des Nouvelles routes de la soie. Ce projet structurant, parce qu’il repose sur des investissements massifs dans les infrastructures et le commerce transcontinental, exige un environnement géopolitique stable et des États-nations solides, capables de garantir la sécurité des corridors économiques et la pérennité des accords. Il ne s’agit pas seulement de commerce : ces routes sont indissociables de la question énergétique ; elles sont aussi des routes du pétrole et du gaz, et la stabilité qu’elles requièrent est la condition même de la sécurité des approvisionnements qui fondent la puissance industrielle chinoise. L’instillation permanente du chaos au Moyen-Orient, en Asie centrale et ailleurs a donc pour effet collatéral — mais néanmoins recherché — de contrer l’influence chinoise, de fragiliser ses partenaires et de compromettre les retours sur investissement de ses projets d’infrastructure. En fragmentant les nations, l’impérialisme américain ne se contente pas de fermer des routes commerciales : il asphyxie méthodiquement l’accès de Pékin aux ressources stratégiques, que ce soit par la guerre directe (Iran), les sanctions (Venezuela) ou la diplomatie coercitive (Russie).
La spirale de la guerre
Cette offensive ne frappe d’ailleurs pas uniquement la Chine. Cuba, soumise à un blocus criminel depuis plus de six décennies, subit quotidiennement les conséquences de cette guerre économique. Chaque baril de pétrole qui peine à atteindre l’île, chaque blackout qui paralyse son peuple, est la conséquence directe de cette même logique qui cherche aujourd’hui à détruire et massacrer le peuple iranien. Les coupures d’électricité à La Havane et les frappes sur Téhéran procèdent de la même main : celle d’un impérialisme qui n’hésite pas à affamer des peuples entiers pour préserver sa domination.
L’OTAN, bras armé de cet impérialisme, fut parmi les premières institutions à soutenir la campagne de bombardements contre le peuple iranien. Dès le 2 mars 2026, son secrétaire général Mark Rutte qualifiait l’offensive de « cruciale » et saluait l’élimination du guide suprême, affirmant que « tous sommes mieux sans lui ». Officiellement « non impliquée », l’Alliance assume pourtant un rôle de plateforme logistique : sans les bases françaises d’Istres mises à disposition, sans les renforts britanniques au Qatar, sans la « facilitation » des alliés européens, la campagne américaine n’aurait pas été possible. L’interception d’un missile visant la Turquie a servi de prétexte au renforcement des défenses de l’OTAN, transformant une guerre d’agression en menace contre laquelle l’Alliance doit se « protéger ».
Comme elle l’avait fait en Yougoslavie, en Libye, comme elle le fait aux portes de la Russie, l’alliance atlantique se pose une fois de plus en gendarme du monde au service des intérêts américains, foulant aux pieds la souveraineté des nations et le droit international — tout en prétendant n’être qu’un spectateur passif.
Le cas du Canada illustre parfaitement cette contradiction et la pression exercée sur les alliés. Dès le 28 février 2026, le premier ministre Mark Carney apportait son « soutien sans équivoque » aux frappes américaines, avant de reconnaître quelques jours plus tard les avoir appuyées « à regret », les jugeant potentiellement « contraires au droit international ». La ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, a même dû effacer des messages évoquant une « solution diplomatique », signe des tensions internes. Interrogé le 5 mars sur une éventuelle participation militaire du Canada, Carney a refusé de l’exclure, affirmant que son pays se tiendrait « aux côtés de ses alliés » si nécessaire. Dans l’ombre, selon le média iPolitics, un député libéral confie sous couvert d’anonymat sa crainte de voir Washington invoquer l’article 5 de l’OTAN pour entraîner Ottawa dans un conflit non souhaité. Ce mélange de soutien affiché, de regrets discrets et d’impuissance résume la position des alliés de Washington : otages consentants d’une stratégie impérialiste qu’ils cautionnent en définitif.
Il faut avoir l’honnêteté de regarder la réalité en face : la guerre d’agression contre l’Iran qui a embrasé le Moyen-Orient, l’étau qui se resserre autour de la Chine par la combinaison des pressions sur les fronts iranien, vénézuélien et russe, et le blocus renforcé contre Cuba forment un tout cohérent. En érigeant la faim et l’énergie en armes de guerre, en déstabilisant méthodiquement des régions entières, en multipliant les menaces et les coups d’État, l’impérialisme américain précipite l’humanité vers le gouffre. La menace d’une troisième guerre mondiale n’est plus une prophétie alarmiste : elle est, chaque jour, un peu plus notre présent.