La Fédération démocratique internationale des femmes : mouvement des femmes, lutte des classes, universalisme et internationalisme

La Fédération démocratique internationale des femmes : mouvement des femmes, lutte des classes, universalisme et internationalisme


Marie-Florance Ranger
Clarté – Mars 2026


L’histoire du mouvement des femmes est souvent présentée comme une succession de luttes pour l’égalité juridique et sociale, principalement centrées sur l’obtention de droits formels au sein des États nationaux. Cette lecture tend cependant à privilégier une conception du « féminisme » qui aborde l’égalité des genres comme une question pouvant être traitée indépendamment des rapports économiques et des structures de classe. Or, au XXe siècle, un courant majeur du mouvement des femmes a défendu une approche radicalement différente, affirmant que l’émancipation des femmes est indissociable de la transformation des rapports de production et de la lutte contre l’impérialisme. Comment comprendre cette conception du mouvement des femmes, et en quoi la Fédération démocratique internationale des femmes (FDIF) en constitue-t-elle une expression centrale ?  

Le rôle joué par la Fédération démocratique internationale des femmes (FDIF) est essentiel à la compréhension du mouvement mondial des femmes. Établie en 1945, à la suite de la Deuxième Guerre mondiale et de la défaite du fascisme, la FDIF fut créée avec l’intention de mobiliser les femmes autour d’un programme en trois points : la destruction du fascisme et la consolidation de la démocratie, la préparation d’un « avenir heureux pour les générations futures » et la revendication des droits des femmes en tant que travailleuses, mères et citoyennes. Contrairement à d’autres courants du féminisme de l’époque, la FDIF inscrit la libération des femmes dans le cadre plus large de la lutte des classes, de l’anti-impérialisme et du combat pour la paix.

Dès sa création, la FDIF rejette l’idée que l’inégalité entre les genres puisse être réglée indépendamment des structures économiques et politiques. Les militantes de la FDIF affirment que l’oppression des femmes est profondément liée au capitalisme et à l’impérialisme. Le travail domestique non rémunéré et les bas salaires ne sont pas des accidents, mais des éléments structurels d’un système économique qui repose sur le travail des femmes tout en le dévalorisant. Ainsi, les revendications pour l’égalité salariale, les droits des femmes et des enfants, l’accès au travail et aux soins de santé et à l’éducation ne sont pas considérées comme des objectifs isolés, mais comme des dimensions d’une lutte globale contre l’exploitation.

La FDIF distingue également sa vision de la lutte des femmes : elle ne la conçoit pas comme un affrontement horizontal entre hommes et femmes, mais comme une lutte verticale où travailleuses et travailleurs s’opposent ensemble au pouvoir des monopoles et à l’exploitation capitaliste. L’émancipation des femmes n’est donc pas perçue comme un objectif isolé ou individuel, mais comme une dimension intrinsèque de la lutte globale pour la justice sociale et économique. Elle s’oppose ainsi à un féminisme strictement juridique, individuel ou centré sur l’empowerment, qui ignore les rapports de classe et les structures de pouvoir.

Une autre caractéristique qui distingue la FDIF est son action internationale. Durant le XXe siècle, elle a joué un rôle important en soutenant les mouvements anticoloniaux et en amplifiant les voix des femmes d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine et du Moyen-Orient, notamment par l’intermédiaire de son magazine Women of the Whole World. Elle affirme que le mouvement des femmes doit s’opposer à l’impérialisme et à la guerre, puisque ces phénomènes affectent particulièrement les femmes. La libération des femmes ne peut, selon cette perspective, s’appuyer sur l’exploitation d’autres peuples ni sur la domination économique et militaire.

Les avancées réalisées par la FDIF ne peuvent être comprises sans sa coopération avec d’autres organisations internationales comme le Conseil mondial de la paix (CMP) et la Fédération syndicale mondiale (FSM). Créées immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, ces organisations représentaient différents fronts d’une lutte unifiée : le travail, la paix et l’émancipation des femmes. Malgré leurs mandats distincts, elles partageaient une analyse commune selon laquelle la paix, la lutte des classes et le mouvement des femmes sont profondément liés. La FDIF soutenait que la libération des femmes ne pouvait être obtenue indépendamment des luttes sociales et économiques plus larges. Les femmes travailleuses ne sont pas seulement bénéficiaires des transformations sociales : elles en sont des actrices centrales.

L’héritage de la FDIF démontre l’importance d’un mouvement des femmes ancré dans les réalités matérielles et les rapports de classe. En opposition à un féminisme strictement juridique, individuel ou d’empowerment, la FDIF affirme que l’émancipation véritable exige une transformation structurelle de la société. Un mouvement des femmes fort demeure ainsi indissociable des luttes syndicales et des mobilisations pour la paix, ce qui suppose une action coordonnée dans ces différents domaines, à l’échelle nationale et internationale.