La fin d’une époque?
La fin d’une époque?
Adrien Welsh
Clarté – Janvier 2026

En 2019, l’ancien président équatorien en exil, Rafael Correa, rappelait non sans peine, dans un article du Monde diplomatique, que dix ans plus tôt, la vaste majorité de l’Amérique latine connaissait un ensemble de processus soit patriotiques, soit progressistes, voire carrément anti-impérialistes ou socialistes. À divers degrés, à l’exception des alliés traditionnels des États-Unis (la Colombie, le Mexique et le Pérou), des plantations de café nicaraguayennes au désert d’Atacama, de l’estuaire amazonien au versant pacifique des Andes, les gouvernements latino-américains s’engageaient dans la voie d’un développement souverain.
On se souvient tous avec amusement et sans doute nostalgie d’un Hugo Chávez tonitruant qui, du haut de la tribune des Nations Unies, s’exclame : « le diable est venu ici hier et ça sent encore le soufre » avant de se signer. Tel Florentin dans la légende llanera éponyme, il ose convoquer le diable en duel. Et quel diable! Il ne s’agit pas d’un petit diablotin, mais du Président Bush, à qui Chavez collait, dans son bad english, le sobriquet d’âne ou de « Mister Danger ». Du haut de l’ONU donc, le Président d’un petit pays, accuse l’impérialisme états-unien.
Les peuples latino-américains semblent prendre leur revanche sur l’aigle yankee et sa rapacité. C’est l’époque où l’esprit de la Révolution cubaine, portée par les Hugo Chávez et Evo Morales non seulement se consolide, mais s’enracine auprès des masses populaires du continent. Ils peuvent compter sur l’aide précieuse des Lula, Kirchner ou Bachelet malgré des différences profondes.
C’est aussi l’époque de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques. À l’ère de la mondialisation du capital, Fidel et Chávez, puis Morales, appellent à la mondialisation des luttes. Plusieurs autres pays de la sous-région emboitent le pas, dont le Nicaragua de Daniel Ortega. Plus qu’un accord de coopération économique, il s’agit d’une véritable alliance de coopération sur les plans social, politique et économique avec pour but avoué la résistance à l’impérialisme états-unien.
Devant le triomphalisme écoeurant de la classe dirigeante qui professait la fin de l’histoire, ces processus latino-américains – non sans contradictions manifestes – ont le mérite de prouver qu’un monde nouveau est non seulement nécessaire, mais possible.
Or, dès 2009, le sous-continent essuie un premier revers : le premier d’une série de coups d’États s’abat sur le Honduras. Le Président démocrate Manuel « Mel » Zelaya, sur ordre de Washington, mais avec le concours des cartels criminels locaux et grâce à la complicité canadienne active est destitué. Suit de peu le Paraguayen Fernando Lugo, puis la série de « coups judiciaires » dont celui qui aboutit à la déposition de Dilma Roussef, prélude à l’incarcération de Lula et à la montée en puissance de Bolsonaro.
Évidemment, cette évolution n’est pas linéaire, mais les résultats sont éloquents : aujourd’hui, bon nombre de pays latino-américains sont dirigés par des « Trumpitos » (Bukele au Salvador, Milei en Argentine, Kast au Chili, Peña au Paraguay, Asfura au Honduras, etc.) Au Brésil, même s’il ceint le tiare séculier, Lula doit composer avec ses anciens geôliers et mener un programme qui verse dans le néolibéralisme alors qu’en Colombie, les limites du modèle Petro sont atteintes à telle enseigne qu’un autre « Trumpito » semble bien en selle pour remporter les présidentielles d’avril… Même en Bolivie, les progressistes ont été doublés – non sans faute d’un gauchisme indigéniste dirigé par Evo Morales – par la droite continentale
Au Mexique, Claudia Sheinbaum tire la langue de vipère. D’un côté elle s’enflamme contre les États-Unis – et encore, loin de ce à quoi nous sommes en droit de nous attendre. De l’autre, elle cherche à amadouer Trump, comme si l’anti-impérialisme n’était qu’une question de posture…
L’Amérique latine ne reste qu’un suyu (coin) du monde. Cette dynamique brossée à l’eau forte devient évidente si l’on élargit l’objectif. Le Hezbollah prouve son insignifiance tellement il est infiltré par le Mossad à travers l’attaque des téléavertisseurs et ce, quelques semaines avant la chute sans grande pompe du gouvernement syrien de Bachar el-Assad. Même le Hamas est ébranlé depuis octobre 2023. Quel peuple, du reste, offrirait sa confiance à une formation politico-militaire engagée dans le carnage de dizaines de milliers de morts sans perspective de satisfaction des aspirations à la libération de la Palestine? À ceci s’ajoutent les soulèvements populaires en Iran, tordant ainsi l’axe – très plastique du reste – de la « résistance »!
Le bilan est clair : les gouvernements qui se réclament de l’anti-impérialisme se réduisent à peau de chagrin. Seule Cuba semble résister et avec force. C’est d’ailleurs le dernier verrou à faire sauter pour laver l’affront de ces latino-américains qui se refusent à labourer le pré carré de Washington…
Sans contredits, l’aventure impérialiste yankee du 3 janvier au Venezuela dernier marque un tournant. D’abord, elle décuple la propension de l’impérialisme états-unien à piétiner le droit international, mais aussi à s’y substituer, comme en témoigne la création de son « ONU du XXIe siècle » à travers le « Conseil de la Paix » de Gaza – un véritable conseil de la guerre permanente…
D’autre part, même si Delcy Rodriguez succédanée au « Chavisme» sans Maduro, le processus de transformation sociale est enlisé depuis plusieurs années. Les dernières années sont marquées par une économie libéralisée, la privatisation des entreprises publiques – dont PDVSA bradée à Chevron – les violations répétées de la Loi organique du travail comme de la Constitution bolivarienne. L’anti-impérialisme s’est transformé en un alter-impérialisme, donc en une collaboration avec l’impérialisme.
Ainsi, cette date du 3 janvier 2026 marque un tournant qui doit nous rappeler en premier lieu que le droit international est à géométrie variable selon les rapports de forces du moment. Elle nous rappelle également que cette époque où il était possible d’invoquer l’anti-impérialisme à travers des discours enflammés sans réellement s’attaquer au pouvoir des monopoles d’où qu’ils viennent est révolue, tout comme celle où seuls les pays du « sud global » devaient tenir en respect l’impérialisme yankee.
Alors qu’un pirate croise dans les Caraïbes et déploie ses spadassins à travers le monde, l’heure n’est plus à se solidariser avec le moindre mal pour peu qu’il se prétende anti-états-unien. Il est temps de s’organiser sérieusement contre les monopoles capitalistes d’où qu’ils viennent et, de ce fait, saper la base matérielle de l’impérialisme et de la guerre.
Comme dans la geste llanera, l’acte premier où Florentin dialogue avec le diable prend fin, faisons place à l’acte second où, en définitive, il triomphe du Malin!