Fascisme tranquille: Affronter la nouvelle vague autoritaire

Fascisme tranquille: Affronter la nouvelle vague autoritaire


Stéphane Doucet
redaction@journalclarte.ca
Clarté – Janvier 2026


Fascisme tranquille: Affronter la nouvelle vague autoritaire

Jonathan Durand Folco

Écosociété, 2025

Il y en aura qui se réjouiront que les socio-démocrates parlent de fascisme – l’anti-fascisme étant souvent considéré comme un stade plus avancé, plus radical, de la lutte contre le pouvoir des grandes entreprises et des forces réactionnaires. La lecture de cet ouvrage les rassurera que Québec Solidaire n’est pas à veille de mener la lutte des partisans dans les villes et campagnes du Québec!

Durand Folco nous offre ici un lourd tome couvrant plusieurs sujets, que ce soit un recensement de la littérature non-communiste (pour ne pas dire anti-communiste) au sujet du fascisme (Umberto Eco, Robert Paxton, l’obligatoire École de Francfort, etc.), les éléments psychologiques de l’extrême droite (la soi-disant « personnalité autoritaire »), la guerre culturelle, les mouvements d’extrême droite aux États-Unis, et ses propres pistes de solutions pour, comme le sous-titre de l’ouvrage le laisse présager, « affronter la nouvelle vague autoritaire ».

Il serait déplacé et désagréable pour le lecteur de se plaindre à répétition de l’effacement, de la négation du rôle des communistes dans la lutte contre le fascisme dans les pages pages de cet ouvrage, mais il serait tout aussi honteux de ne pas souligner, même pour la forme, que c’est en très majeure partie grâce aux communistes qu’ont été vaincus les nazis de Hitler, les chemises noires de Mussolini, et toute la présence fasciste sur le sol européen. Derrière la lutte armée des partisans et de l’Armée rouge soviétique, il y avait aussi de l’analyse politique, économique, sociale du phénomène fasciste, et ce depuis la naissance de celui-ci en Italie. Au Québec et au Canada, ce sont les communistes qui se sont mobilisés dès le début de la guerre antifasciste en Espagne et ont envoyé des centaines de combattants en plus du soutien technique et matériel. De n’en faire aucune mention dans un ouvrage prétendument dédié à l’anti-fascisme en dit long sur le projet de l’auteur. Ce déni d’histoire est présent partout dans le texte et plutôt que de le soulever sur tel ou tel argument dans l’ouvrage, il serait plus judicieux de simplement le mettre de l’avant comme problème fondamental qui déforme la base même du projet. Passons.

Comme nous le verrons toutefois, on ne peut pas trop lui reprocher cet effacement, puisque le livre ne traite pas véritablement de fascisme. Au mieux, il se réfère à des auteurs qui, eux, se réfèrent au fascisme réel et non pas simplement à l’extrême-droite en général. Pour le lecteur qui n’aurait pas une idée claire de ce qu’est le fascisme, je ne pourrais pas lui suggérer de s’en référer à JDF. La première partie, intitulée « Définir le fascisme” fait tout sauf cela. “(…) selon nous le coeur du fascisme (décomplexé ou tranquille) ne se trouve pas dans des modalités particulières du régime politique d’un pays donné, mais au sein d’un ensemble de croyances, d’attitudes et d’affects qui circulent dans une société à une époque déterminée.» En gros, le fascisme, c’est une forme de pensée, pas un système politique – tout est dit. J’ai été frappé par le nombre de schémas proposés par JDF: les 14 signes indicateurs d’Umberto Eco, les 3 éléments d’Elizabeth Carter, les 5 stages du fascisme de Paxton, etc. On n’arrive pourtant pas à une synthèse basée sur des faits matériels et l’on n’a pas l’impression de s’être avancé malgré les listes de tendances, d’événements, de politiques à n’en plus finir. Au final, nul besoin de définir ce qui n’est qu’un repoussoir qui sert à défendre le capitalisme à visage humain.

Les détours nécessaires à JDF pour faire passer cette vision idéaliste, c’est-à-dire métaphysique et non matérielle, du fascisme, sont parfois ahurissants. Son résumé de toute la littérature « freudo-marxiste » est désolante: selon une poignée de penseurs plus réactionnaires les uns que les autres, les masses “désirent” le fascisme (Wilhelm Reich) et le succès du fascisme découle d’une lacune psychologique qui nous rends tous et chacun susceptibles à son pouvoir d’attraction basé sur nos désirs, peurs et craintes les plus profondes (Adorno, Fromm, etc). On comprend donc que selon ces experts, le fascisme est un problème individuel (après tout, notre vie intérieure est avant tout personnelle) contre lequel on peut se prémunir en changeant de psychologie (ou de psychologue), une espèce de « Be the change you want to see in the world » antifasciste, ou je ne sais trop. Tout sauf une analyse politique du fascisme.

Le lecteur qui se sera rendu jusqu’ici ne sera pas surpris qu’il n’y aura probablement pas d’amélioration des idées emmenées par l’auteur dans la seconde moitié de l’ouvrage, que ce soit ses chapitres sur la dérive identitaire au Québec ou Mathieu Bock-Côté, le « technofascisme » et autres courants réactionnaires aux États-Unis. Dans les pages concernant le Québec et MBC, le lecteur n’y trouvera que très peu sur le lien entre le fascisme comme système et les sujets abordés – on trouve plutôt des analyses de discours, textuelles, des idées, sans pour autant faire le lien entre les développements politiques ou économiques qui évoluent en parallèle, ou plutôt de manière structurelle. En ce qui concerne le « technofascisme » et les États-Unis, la taille du problème et ses liens avec le grand Capital sont plus faciles à faire, donc on y retrouve plus de références à la Silicon Valley, les géants du web, les grands médias, etc, donc à des vraies structures matérielles. Mais on reste néanmoins complètement concentré sur le discours, les idées, bien que celles-ci aient le mérite d’être formulées par des gens plus proches du pouvoir politique, tel que le Project 2025.

 En guise de conclusion, JDF nous offre sa recette pour « affronter la vague autoritaire », à commencer par son diagnostic quant aux « impasses de la gauche contemporaine ». Nul ne sera surpris si on ne partage pas sa vision alors qu’il tente de distinguer le bon du mauvais entre la gauche « identitaire » et celle qu’il nomme “universaliste”, pour mettre de l’avant sa synthèse: la gauche « transversale ». Ce serait de « combiner les meilleures idées de Marx » avec toute une foulée d’anti-communistes (Judith Butler, Houria Bouteldja et autres). C’en devient long de lire l’auteur nous promettre de parler d’action, de résistance, d’affrontement, pour ensuite s’étendre ad infinitum entièrement sur la question du discours.

En bout de ligne, rien sur le fascisme et donc évidemment rien de précis sur une réelle stratégie antifasciste (« Commencer à devenir antifasciste, c’est donc prendre conscience que l’autoritarisme existe déjà …» page 345). JDF veut du meilleur contenu sur les réseaux sociaux, pour rejoindre le monde ordinaire, réinvestir les paliers de démocratie locale comme les conseils d’administration de CPE. Rien de nouveau à ce niveau-là. Globalement, ce livre essaie d’expliquer l’évolution d’une certaine extrême-droite, surtout occidentale, avec en prime une analyse de débats au sein d’une certaine gauche socio-démocrate occidentale. Le titre est malgré tout trompeur. Ça découle, en premier lieu, d’une mécompréhension de ce qu’est le fascisme en tant que stratégie de la classe dominante, puis logiquement ceci implique une confusion par rapport à la stratégie générale de la lutte des classes.

Pendant l’écriture de cette chronique, les éditions Écosociété annonçaient la publication d’un autre livre au sujet du fascisme: « Avant d’en arriver là – essai choral sur le péril fasciste ». On en revient donc à se demander: comment expliquer cette nouvelle vague de dénonciation du fascisme? Ce n’est pas si compliqué. La gauche occidentale non-communiste a de la difficulté à s’organiser, dispose de peu d’appui dans la population en général et dans la classe ouvrière en particulier, voit arriver une vague de répression, de violence, de leaders réactionnaires et est nullement en mesure de l’affronter dans les conditions actuelles. L’appel à l’antifascisme est donc un appel d’urgence, un SOS qui vise à pousser ses sympathisants à réintégrer leurs appareils, sous la pression de la violence ultime, le spectre du fascisme.

L’heure est plutôt au renforcement de la lutte anti-monopoliste, la lutte des classes, l’anti-impérialisme dans un contexte de crise du Capital, de montée de l’extrême droite, de danger de guerre, certes, mais pas du fascisme tel que défini par ses plus farouches opposants – le mouvement communiste. Bien évidemment que JDF ne rejoint pas cet appel, on ne lui reproche pas non plus ses appartenances à Québec Solidaire ou tout autre véhicule de la social-démocratie. Nous avons notre vision, lui la sienne!