Postes Canada et d’autres services publics sont cannibalisés par les monopoles du transport et de la logistique

Postes Canada et d’autres services publics sont cannibalisés par les monopoles du transport et de la logistique


Stéphane Doucet
Clarté – Décembre 2025


Qu’il s’agisse de repas au restaurant, d’épiceries hebdomadaires ou d’achats en ligne, les colis livrés à domicile sont devenus un élément central de la vie moderne au Canada. Cette évolution spectaculaire vers la livraison à domicile, qui s’est accélérée au cours de la dernière décennie, est souvent saluée comme un triomphe de la commodité et du choix sur le marché.

Mais sous la surface de cette industrie en plein essor se cache une contradiction flagrante : alors que notre dépendance aux services de livraison monte en flèche, le service postal public du pays est poussé vers une crise financière fabriquée de toute pièce.

Le déclin de Postes Canada n’est pas le résultat naturel du marché, mais la conséquence directe de la compétition déloyale des entreprises privées qui cannibalisent ses services les plus rentables. Ce modèle de concurrence fragmentée et axée sur le profit est non seulement source de gaspillage, mais il sape activement une institution publique essentielle. La solution consiste à rétablir la livraison à domicile comme un monopole public au bénéfice de tous.

Partout au Canada, de plus en plus de gens comptent sur la livraison à domicile pour une grande variété de produits. En 2022, 27 millions de personnes au Canada (69 % de la population) ont eu recours aux achats en ligne pour satisfaire certains de leurs besoins. Statistique Canada a signalé une augmentation de 19 % du nombre de personnes employées dans les services de livraison entre 2022 et 2023, atteignant près de 300 000 travailleurs dans ce secteur à l’échelle pancanadienne.

Postes Canada est un service public qui relie des communautés très éloignées et parfois isolées à travers le pays et, à ce titre, ne devrait pas être soumis à des critères de rentabilité basés sur le marché. En fait, c’est tout le contraire : nous nous attendons à ce que les hôpitaux et les écoles coûtent de l’argent, et que ce coût soit principalement supporté par l’imposition des bénéfices des entreprises et des personnes à revenus élevés.

La crise financière artificielle du service postal est en grande partie due à l’intrusion de grandes entreprises dans un secteur où Postes Canada devrait avoir un véritable monopole public. Cette intrusion coûte au service postal public une grande partie de ses activités les plus lucratives. Plutôt que d’« accroître l’efficacité », cette forme de concurrence est un excellent exemple du gaspillage et de l’inefficacité des marchés capitalistes. Une approche rationnelle et planifiée de l’économie, fondée sur les besoins de la population et la durabilité environnementale, permettrait d’économiser des ressources et d’offrir de meilleurs services à moindre coût.

Le tableau ci-dessous compare quelques-uns des principaux acteurs de la distribution du courrier et des colis au Canada. On constate immédiatement que Postes Canada est la seule entreprise à offrir un service de livraison à domicile, employant quelque 25 000 facteurs. Les autres entreprises n’offrent pas ce service, car il n’est pas rentable. Postes Canada possède un peu moins de la moitié de la flotte de livraison combinée des entreprises répertoriées. Il faut toutefois garder à l’esprit qu’Intelcom ne divulgue pas la taille de sa flotte, en gardant à l’esprit qu’Intelcom ne divulgue pas la taille de sa flotte, et employait plus de 3 200 chauffeurs selon les derniers chiffres disponibles, datant de près de cinq ans.

Dans l’ensemble, les entreprises privées cotées en bourse limitent leurs activités à une zone restreinte, principalement dans les grandes et moyennes villes. En revanche, Postes Canada a pour mandat de fournir un service à l’échelle nationale.

En termes d’effectifs, Postes Canada emploie un peu plus de la moitié du nombre total d’employés des six entreprises. Si l’on examine les chiffres publics relatifs aux revenus et aux bénéfices, il est clair que les entreprises privées réalisent d’importants profits. Pour appuyer son argument en faveur de la réduction des services, la direction de Postes Canada souligne que le service public a acheminé 62 % des colis expédiés au Canada en 2019, contre seulement 24 % en 2024. Il ne fait aucun doute que le secteur privé a accaparé une part importante du marché et des revenus de Postes Canada à cet égard.

Dans le débat sur la poursuite de la privatisation et la réduction des services de Postes Canada, la ligne du bas du tableau – revenus et bénéfices – est la plus importante. Si les services publics ne sont pas destinés à générer des profits – ils font partie du salaire socialisé et constituent un moyen de développer le potentiel humain, économique et social du pays –, les monopoles privés du transport et de la logistique considèrent Postes Canada comme un concurrent capable d’offrir des prix plus bas et de leur prendre une partie de leur part de marché. Ils veulent augmenter les milliards qu’ils engrangent déjà, y compris Purolator, qui est détenue à 91 % par Postes Canada. Un autre aspect de cette question est la volonté capitaliste de réduire le salaire social et le coût des services publics.

Ces milliards pour le secteur privé sont le résultat de l’exploitation de travailleurs de la livraison très mal payés et souvent non syndiqués dans le secteur privé, ainsi que des prix exorbitants facturés aux consommateurs, et se font au détriment de la stabilité financière du service postal public. Des entreprises comme Intelcom livrent des colis d’Amazon qui devraient être livrés par Postes Canada. Si tel était le cas, cela générerait des centaines de millions de dollars pour le service public et permettrait de maintenir des milliers d’emplois syndiqués bien rémunérés.

La multitude de services de livraison concurrents sur le même territoire rend le système de livraison à domicile extrêmement coûteux et inefficace. Le fait qu’une douzaine de camions effectuent des livraisons sur des itinéraires très similaires entraîne une augmentation des prix, des embouteillages et de la pollution. Un monopole public permettrait de réduire tous ces maux sociaux bien réels.

L’essor de la livraison à domicile et l’expansion économique du secteur qui en résulte indiquent clairement que le capitalisme n’a plus la capacité d’améliorer la vie des gens. La recherche du profit va à l’encontre des besoins des gens et de la planète. La lutte pour maintenir et développer Postes Canada n’est pas une lutte révolutionnaire, mais elle peut aider les gens à comprendre les dynamiques historiques structurelles de l’économie. Une meilleure compréhension de ces dynamiques ne peut qu’aider les travailleurs à faire face aux problèmes politiques plus larges auxquels ils sont confrontés aujourd’hui, et qui ne feront que s’aggraver dans les années à venir.

  Postes Canada DHL Intelcom FedEx UPS Purolator Amazon Logistics
Nombre de facteurs / livreurs 25 000 0 0 0 0 0 0
Véhicules 14 300 375 n/a 4 800 3 000 4 000 n/a
Employés 55 000 (STTP)
68 000 (total)
2 100 3 200 (livreurs, 2021) 13 335 13 500 14 000 41 000 (Canada)
Nombre de livraisons 2 milliards (2024, année de grève) n/a 146 millions (2021) n/a n/a 43 millions (2024, projection) 300 millions (estimation)
Revenus et profits Revenus : 6,1 G$
Profit : −841 M$ (2024)
Profit mondial : 3,3 G$
(pas de données canadiennes distinctes)
Revenu estimé : 816 M$ (2024) Profit mondial : 4,3 G$
(pas de données canadiennes distinctes)
Profit mondial : 8,9 G$
(pas de données canadiennes distinctes)
Revenus : 2,7 G$ (2023)
Profit : 294 M$ (2024)
n/a