Où va Cuba ?
Où va Cuba ?
Adrien Welsh
Clarté – Juillet 2026

Restauration du capitalisme ? Approfondissement du socialisme ? Défense de la Révolution ? Les récentes mesures économiques — 176 précisément — approuvées par l’Assemblée nationale du pouvoir populaire les 18 et 19 juin derniers soulèvent plusieurs questions quant à l’avenir de la Révolution cubaine. Devant l’ampleur des réformes annoncées, sans contredit les plus radicales depuis le processus d’actualisation du modèle de 2011, certains amis de Cuba expriment une certaine inquiétude.
En effet, il s’agit essentiellement de permettre l’établissement d’une économie mixte, notamment en libéralisant l’import-export, en permettant l’embauche de plus de 100 employés dans les micro, petites et moyennes entreprises, en ouvrant les entreprises d’État aux capitaux privés, en terminant le monopole étatique sur le marché du change, en permettant la propriété terrienne, en garantissant plus de marges aux municipalités pour qu’elles puissent s’adonner à des montages financiers avec des entreprises privées, en facilitant l’investissement, notamment des Cubains résidant à l’étranger, et en revoyant la mission des services publics, qui troquerait l’universalité pour une fonction de filet social. L’objectif est de restituer un rôle à l’économie de marché sur l’île, en espérant ainsi contrecarrer les mesures du blocus criminel renforcé par Trump et ses sbires. Il ne fait aucun doute que de tels changements dans l’infrastructure économique du pays comportent leur lot de risques. L’histoire nous l’a d’ailleurs appris d’une manière féroce.
Il reste que le socialisme ne se construit pas en vase clos, n’en déplaise aux commentateurs de salon ou aux académiques qui craignent de quitter leur tour d’ivoire.
On ne peut comprendre ces mesures sans le contexte dans lequel elles s’imposent. Déjà, Cuba essuie les affronts d’un blocus que l’on peut qualifier de génocide le plus long de l’histoire de l’humanité. Comme si ce n’était pas assez, celui-ci est couplé à 243 mesures scélérates imposées en pleine crise de COVID-19, puis à son extraterritorialisation — des pays tiers peuvent être sanctionnés s’ils commercent avec Cuba —, à l’inscription de Cuba sur la liste des pays soutenant le terrorisme, puis, récemment, à une asphyxie totale de l’île à la suite d’un blocus pétrolier total empêchant la génération d’énergie pour satisfaire les besoins de base du pays. On peut également ajouter un mandat d’arrêt contre Raúl Castro, ce qui renforce la possibilité d’une invasion militaire états-unienne.
Le renforcement du blocus par les États-Unis n’est pas une lubie inventée à La Havane. Il se chiffre à 8 083 milliards de dollars entre le 28 février 2025 et le 1er mars 2026, un record historique. Ces données n’incluent pas le manque à gagner induit par les vols suspendus et l’arrêt du tourisme — phénomènes certes induits par un manque de carburant, mais clairement renforcés par des pressions états-uniennes qui culminent notamment avec la fin des vols entre le Canada et Cuba, puis le retrait de plusieurs entreprises touristiques étrangères. Outre le tourisme, des entreprises aux activités industrielles structurantes, dont la minière canadienne Sherritt, se retirent, plombant l’économie cubaine.
Mieux vaut prendre des mesures audacieuses pour défendre la Révolution que de se calfeutrer dans les pénates de l’incurie. Le risque que prennent Cuba, son peuple et ses représentants, c’est celui de maintenir la Révolution de 1959 dans un contexte où le rapport de force international est défavorable aux luttes anti-impérialistes et, à plus forte raison, à l’édification du socialisme — du moins, temporairement. Le COMECON, accord de coopération économique entre les pays socialistes, n’existe plus. L’ALBA, l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique, accord économique, politique et social mutuellement bénéfique entre plusieurs pays latino-américains fondé sur la coopération plutôt que la compétition, pose un genou à terre, si ce n’est plus.
Loin de rassurer les gusanos de Miami et leurs satrapes, ces mesures n’ont pas calmé leur ire : à l’ONU, en amont d’une session extraordinaire où le monde entier est convoqué à se prononcer à nouveau sur le blocus criminel imposé à Cuba, intimidations et autres grenouillages comblent les arcanes de la diplomatie mondiale. Ainsi, si 136 pays bravent la première puissance mondiale, neuf appuient le maintien de cette mesure génocidaire et 30 s’abstiennent, dont le Canada qui, ce faisant, s’engage dans la pente dangereusement glissante de mettre fin à 81 ans de relations diplomatiques ininterrompues — une exception sur notre continent — et, malgré le verbiage de Davos, brade le peu de souveraineté en matière de politique étrangère qu’il nous reste. Dans un tel contexte, s’abstenir, c’est soutenir…
Cuba, île caribéenne que l’impérialisme cherche à isoler de plus belle, doit survivre et défendre sa souveraineté. En ce sens, toute mesure capable de défendre le pouvoir politique des travailleurs et des masses populaires doit être défendue. Il s’agit d’un socialisme de guerre.
Comme le rappelle Miguel Díaz-Canel : « Nous sommes confrontés à un dilemme complexe que nous pouvons résoudre : comment poursuivre le processus de construction socialiste sur une petite île des Caraïbes qui souffre du blocus le plus long de l’histoire de l’humanité de la part de la plus grande puissance mondiale ? Il faut affronter ce défi sans capituler, avec intelligence, fermeté idéologique, responsabilité, unité, courage et audace. »
Le seul moyen de revenir à un socialisme de paix, digne des principes fondamentaux du marxisme-léninisme, c’est d’abord de lutter pour la fin du blocus yankee, mais surtout, à long terme, de faire notre propre révolution, de sorte que Cuba ne soit plus la seule armée dans les premières tranchées contre l’impérialisme.
Ainsi, à la question « Où va Cuba ? », nous ne pouvons que répondre qu’elle se prépare à poursuivre sa lutte contre l’impérialisme et pour le maintien du socialisme en terre d’Amérique dans des conditions particulièrement hostiles. Les gusanos yankees de tout acabit espèrent déraciner la Révolution et pensent ainsi pouvoir faire mûrir le fruit de la contre-révolution. Depuis 60 ans, les graines venues de Floride n’ont su germer sur le sol cubain. Le fruit n’a jamais su mûrir et, à plus forte raison, n’est jamais tombé. Aujourd’hui, le peuple cubain continue d’asperger de sa sueur, du sang des mambis et des héros de la Révolution, toute mauvaise herbe de cette bouillie bordelaise qui s’appelle l’espoir en l’avenir socialiste de l’humanité. Ni le mildiou ni l’ergot n’auront raison des graines semées à travers le monde par la Révolution cubaine.