Il ne suffit pas de condamner l’Empire

Il ne suffit pas de condamner l’Empire


Adrien Welsh
Clarté – Octobre 2026


Tel est un moment fort du discours prononcé par le Président cubain et Secrétaire général du Parti communiste de Cuba, Miguel Diaz-Canel, lors de la clôture de la 16e Rencontrer internationale des Partis communistes et ouvriers. Ce constat, il le contextualise de la sorte : « J’appelle à l’autocritique. Il ne suffit pas de condamner l’Empire [les États-Unis]; nous devons construire le pouvoir populaire à la base, conquérir les rues, les quartiers, les écoles, les usines. »

Autrement dit, il rend la lutte contre l’impérialisme yankee indissociable de celle pour le socialisme.

Une des plus grandes qualités des révolutionnaires correspond à leur patience, certes; mais surtout à leur capacité à saisir l’historicité du moment. Fermes dans leur idéologie, ils doivent savoir être flexibles dans leur tactique et capables de s’adapter selon la réalité matérielle qui les entoure. Après tout, la Révolution se construit dans le concret, pas dans notre esprit et encore moins à coup de discours.

L’allocution de Diaz Canel en fait foi.

Au-delà des mots, il appelle à réfléchir à l’édification du socialisme dans un monde où il n’existe ni camp socialiste, ni camp anit-impérialiste. Comment, dans ces conditions, peut-on livrer une guerre de position?

Dès janviers dernier, dans les pages de Clarté, nous signions un éditorial à cet effet : « La fin d’une époque ». C’était quelques jours après l’enlèvement du Président en exercice du Venezuela, Nicolas Maduro, par une frappe chirurgicale dépassant les scénarios les plus loufoques de Rambo! Nous y recensions les différents échecs des gouvernements patriotes voire anti-impérialistes d’Amérique latine, du Moyen-Orient et d’ailleurs. Sans trop nous avancer, nous soulignions que les forces de progrès, anti-impérialistes, partisanes de la paix, socialistes et révolutionnaires devraient revoir leur copie.

Les évènements nous donnent raison.

Si l’on divise le mouvement communiste en différentes périodes, on en compte trois :

a) celle qui suit la Révolution d’Octobre où on espère – sans doute de manière mécanique – que le prolétariat s’avance dans les sillons de la Révolution russe et serait à même de mater ses ennemis à travers le monde;

b) celle de l’anti-fascisme où les communistes mobilisent l’ensemble des forces démocrates pour livrer une résistance à merci jusqu’à la victoire de la terreur de la cinquième colonne du capital et où, encore une fois, de manière mécanique, on s’imagine que la défense de la démocratie et de la souveraineté nationale mèneront nécessairement à l’édification du socialisme;

c) celle de l’anti-impérialisme où le combat contre les monopoles transnationaux, puis contre le néolibéralisme des accords de libre-échange permet de remettre en question le pouvoir des grandes entreprises.

Ces trois périodes répondent à un contexte particulier. Or, maintenir les stratégies et tactiques que celui-ci impose alors que les contradictions évoluent finit par nuire à la lutte. Ainsi, miser uniquement sur la démocratie et la souveraineté a donné lieu au browderisme et à la capitulation – temporaire à l’époque – du Parti communiste des États-Unis dans la lutte des classes. De même, miser uniquement sur l’anti-impérialisme (souvent réduit à l’anti-américanisme) pour bâtir le socialisme relève d’un archaïsme hérité d’une période où s’opposaient un camp socialiste et un camp capitaliste.

Bâtir le socialisme au XXIe siècle : une guerre de position

Or, aujourd’hui, en l’absence d’un camp anti-impérialiste et, à plus forte raison, d’un camp socialiste, les tables ont tourné et bâtir le socialisme au XXIe siècle implique une guerre de position dans un contexte où nous sommes contraints à passer à travers les fourches caudines.

Il y a plus de quarante ans que nous n’avons connu aucune victoire du socialisme contre le capitalisme. Alors que la classe dirigeante se fait violente sur tous les plans, on ne peut que constater un déficit entre le niveau de lutte nécessaire contre ses salves et l’écrêtement des forces capables de celles-ci. Où sont les forces de paix lorsque le danger de guerre est aussi accru? Où sont les milliers qui se sont opposés aux accords de libre-échange qui sont en fait des accords de libre-exploitation? Où sont les dizaines de milliers de travailleurs qui se sont mis en grève en octobre 1976 – dernière grève générale pan-canadienne – contre le gel des salaires imposé par Trudeau?

Sur le plan idéologique, la situation est pire qu’à l’époque de Marx. Au moins, les travailleurs, confus, à son époque, comprenaient qu’un autre monde est possible et nécessaire. Le débat portait sur la méthode : socialisme scientifique ou utopique, anarchisme, réformisme, etc. Aujourd’hui, l’idée même qu’un autre monde est possible semble difficile à défendre…

Et ici?

On entend, en cette période électorale, Québec solidaire, prétendre qu’un autre Québec est possible. Nous sommes d’accord. Pour autant, non seulement refuse-t-il de s’attaquer à l’impérialisme yankee, mais à aucun moment s’agit-il, avec cette formation, de s’attaquer au pouvoir des monopoles. On ne parle plus de gratuité scolaire, mais de gratuité « graduelle ». Il n’est plus question de nationalisations, pas plus qu’il n’est question de s’extraire des accords de libre-échanges qui n’ont d’autre but que d’intégrer notre économie aux monopoles transnationaux. Quant à s’extraire de la machine de guerre de l’OTAN, n’en parlons pas!
Non, il ne suffit pas de conspuer l’Empire, bien qu’il serait rafraichissant d’entendre un discours politique à cet effet. Néanmoins, il n’est pas question de baisser les bras. Avant, pendant et durant les élections, nous affermissons la lutte politique du travail contre le capital. C’est par cette lutte que, comme l’expliquait le Che, la meilleure manière d’aider la révolution cubaine, c’est en faisant la révolution chez soi.
Comme le rappelait Fidel : « le devoir des communistes est de lutter en toutes circonstances, si défavorables qu’elles soient. […] On n’amène pas sans combat les pavillons de la révolution et du socialisme. » C’est dans cet esprit que les communistes québécois n’hésitent pas à jeter leurs forces dans la bataille électorale et, eu égard aux résultats électoraux, connaissent la valeur de ce combat à long terme qui ira au-delà du nombre de votes ravis. Ce n’est pas parce que la situation peut sembler défavorable, voire désespérée pour les communistes ou pour la cause du socialisme qu’il faut capituler et se résigner au moindre de mal. On ne s’attaque pas à l’anticommunisme (peu importe sa forme) à coup de communisme honteux… C’est ainsi que nous livrons cette guerre de position de sorte à préparer l’assaut final contre le capital au moment venu.