« Kommunist, pas français »

« Kommunist, pas français »


Adrien Welsh
Clarté – Octobre 2026


Le 22 octobre 1941, la barbarie nazie assassine 27 hommes en représailles à une action commando tenue à Nantes contre un gradé germain d’occupation, Karl Holz. Ce Feldkommandant est abattu par un jeune communiste empreint de courage. Ulcérés, les occupants boches aux casques pointus exigent l’exécution de prisonniers. La police de Vichy collabore allègrement. Elle se sert de cette occasion pour  se débarrasser, au nom du patronat français, des communistes. En effet, tous les fusillés en puissance sont communistes. L’un d’eux s’appelle Guy Môquet. Il n’a que 17 ans. Un autre, étudiant de philosophie (Huyn Khuong An), vient d’Indochine, preuve que la lutte contre le fascisme est internationale. 

Tous seront fusillés dans une carrière de Châteaubriant. Aragon, tâché par le Parti communiste français – car il faut savoir qu’à cette époque, seuls les communistes s’activaient contre l’occupant nazi derrière les lignes – rédige un texte en l’honneur des « 27 de Châteaubriant » que nous reproduisons ici partiellement. 

On dira que c’étaient des com­mu­nistes.
– Julien Aragon

Les faits sont simples et per­sonne ne les nie. Le 22 octobre 1941, 27 hommes ont été exé­cu­tés par les Alle­mands à côté du camp de Châ­teau­briant (Loire-infé­rieure) (…) Ils ont été pas­sés par les armes sur l’avis de ceux qui pré­tendent assu­rer la police dans le pays, y don­nant ainsi l’exemple révol­tant du crime.

On dira : c’étaient des com­mu­nistes. Est-il pos­sible que des Français, est-il pos­sible que des hommes, unis à d’autres hommes, à d’autres femmes par les liens de la chair, de l’affec­tion, de l’ami­tié, puissent se satis­faire d’une phrase pareille? Tous ceux qui diront, croyant se débar­ras­ser ainsi de la chose : c’étaient des com­mu­nistes, n’entendent-ils pas que cela n’excuse pas le crime alle­mand, mais que cela honore les com­mu­nistes ? Ces hommes étaient pri­son­niers pour leurs idées, ils avaient défendu leurs croyances au mépris de leur liberté.

Ils s’étaient refu­sés à suivre l’exemple de ceux qui, se reniant par lâcheté ou par inté­rêt, sont pas­sés dans le camp de ceux qu’ils com­bat­taient la veille. S’ils avaient voulu les imi­ter, ils auraient pu, comme cer­tains, revê­tir l’uni­forme alle­mand et être libres, col­la­bo­rer aux jour­naux, aux orga­ni­sa­tions que l’alle­magne contrôle, et être libres. Ils ne l’ont pas voulu. On les a envoyés à la mort. (…) Vous pou­vez haïr le com­mu­nisme, vous ne pou­vez pas ne pas admi­rer ces hommes. Écou­tez !

Au camp de Châ­teau­briant, il y avait, en octobre 1941, un peu plus de quatre cents pri­son­niers. On sait ce qu’est la vie dans ces camps, on ne sait pas assez le cou­rage qu’y déploient des hommes et des femmes dému­nis de tout, mais qui ne paraissent se pré­oc­cu­per que de main­te­nir le moral de tous. (…)

Le 20 octobre, un lundi, on y apprend qu’un offi­cier alle­mand vient d’être tué à Nantes. Vers une heure de l’après­midi, un offi­cier de la Kom­man­dan­tur confère avec les direc­teurs du camp. Il s’agit de dési­gner des otages. Deux cents dos­siers envi­ron sont remis par le camp au chef de cabi­net du sous-pré­fet qui les por­tera à Paris, au minis­tère de l’inté­rieur, où seront choi­sis les otages. (…) Parmi eux, il y a des étu­diants, des ouvrières. Quelques-uns sont presque des enfants. – Otages ? – Non. – Mar­tyrs ? – Oui.

Ce même 20 octobre, les troupes alle­mandes prennent la garde du camp, à la place des gardes mobiles français. Les pri­son­niers sont consi­gnés dans les baraques jusqu’au len­de­main 9 heures. Vers 9 heures du soir les sen­ti­nelles tirent dans le camp, croyant voir une ombre ; une balle entre dans la baraque 10 et siffle aux oreilles d’un pri­son­nier cou­ché.

Le len­de­main, la garde alle­mande est rele­vée. Des rumeurs cir­culent. Les pri­son­niers apprennent le départ pour Paris du chef de cabi­net du sous-pré­fet avec les dos­siers. On pré­tend que trente otages doivent être dési­gnés dans le camp. Dans la baraque 19, il y a vingt et un hommes : une indis­cré­tion a fait savoir que c’est de cette baraque que vien­dra le gros du contin­gent exigé. Vers 9 heures du soir, les sol­dats alle­mands reprennent la garde. (…)

Voici les vingt-sept enfer­més dans la baraque 6. Cha­cun reçoit une feuille et une enve­loppe pour écrire ses der­nières volon­tés. Keri­vel est auto­risé à faire ses adieux à sa femme inter­née dans le même camp.

J’ai sous les yeux le récit des mêmes heures fait par un autre interné qui se trou­vait dans la baraque 10. Il tra­duit aussi cette angoisse sourde et mon­tante des deux jour­nées, les bruits qui courent, encore incer­tains, les signes pré­cis d’un évé­ne­ment qu’on croit devi­ner sans en être sûr. Puis l’arri­vée de l’offi­cier et des gen­darmes.

« Quand s’ouvre la baraque 10, le sous-lieu­te­nant Touya lance sans hési­ta­tion, avec un sou­rire pincé, un seul nom: Guy Môquet. Le nom est un cou­pe­ret qui tombe sur cha­cun de nous, une balle qui perce cha­cune de nos poi­trines. Il répond d’un seul : pré­sent ! Et comme sans réflé­chir, droit, plus grand que jamais, notre Guy s’avance d’un pas rapide et assuré, dix-sept ans, plein d’incons­cience et de vie! À peine éveillé aux pre­miers rêves de l’amour, il est parti, notre Guy, comme serait parti un peu de nous. » (…)

Main­te­nant, dans les baraques, on attend. Chaque porte, chaque fenêtre a été condam­née avec un lit dressé contre les parois. (…) On voit pas­ser Mme Keri­vel, auto­ri­sée à voir son mari. (…) Des camions alle­mands appa­raissent sur la route. Alors, de la baraque, un chant monte : la Mar­seillaise. Tout le camp P1 reprend le chant à son tour. Oh ! les avez-vous jamais bien enten­dues, ces paroles françaises : « Ils viennent jusque dans nos bras / Égor­ger nos fils, nos com­pagnes! »

À 15 heures, les camions sont ran­gés devant la baraque 6. Voici les termes mêmes du récit d’un des res­ca­pés.

« Le lieu­te­nant ouvre la porte et com­mence le der­nier appel. À l’annonce de son nom, cha­cun d’eux se pré­sente. Les gen­darmes fouillent, vident toutes les poches et leur attachent les mains, puis les font mon­ter dans les camions. Chaque camion prend neuf cama­rades, ceux-ci n’arrêtent pas de chan­ter et nous font des signes d’adieu, car ils nous voient à la fenêtre. Ténine inter­pelle l’offi­cier alle­mand : “C’est un hon­neur pour nous, Français, de tom­ber sous les balles alle­mandes.” Puis, dési­gnant le jeune Môquet qui n’a que dix-sept ans : “Mais c’est un crime de tuer un gosse…”. »

Il fau­drait tout citer, chaque récit, car ils s’éclairent l’un l’autre. Dans cet autre, il y a des larmes aux yeux de ceux qui assistent impuis­sants au drame. Le geste ins­tinc­tif de se décou­vrir quand éclate la Mar­seillaise des condam­nés. Après la Mar­seillaise, il y a le Chant du départ et com­ment lire, dans ce texte d’un homme simple, sans en avoir les yeux humides, cette remarque : « Qu’ils sont beaux, ces vers : Un Français doit vivre pour elle ! Pour elle, un Français doit mou­rir. » Puis vient l’inter­na­tio­nale. Et une voix seule, jeune, fraîche, entonne la Jeune Garde. C’est Môquet, pour sûr, le ben­ja­min des otages. On ne peut pas cou­per ce récit-là.

«Par la fenêtre, nous voyons des ombres s’agi­ter à tra­vers les inter­stices de la palis­sade. Nous devi­nons que nos cama­rades prennent place dans les camions. Nous nous mas­sons aux fenêtres, côté nord, pour voir le départ de nos héros. Les gen­darmes sont tou­jours là, impas­sibles, pos­tés de dix mètres en dix mètres. Plus loin, sous le mira­dor, on dis­tingue les sil­houettes sombres des sol­dats alle­mands cas­qués et armés. (…) Le temps est superbe, le ciel d’une pureté excep­tion­nelle pour un 22 octobre. Pas une âme qui vive. (…) Enfin la Mar­seillaise, une fois de plus, s’élève de l’autre côté des palis­sades. Les moteurs sont mis en marche. Les camions vont par­tir. La Mar­seillaise s’envole des camions, irré­sis­tible, gagne tout le camp, baraque par baraque. (…) »

Alors, mus par le chant qui les a gagnés, ceux dont les cama­rades viennent de par­tir pour le sup­plice, tous se trouvent sou­dain – hors des baraques. Ils sont quatre cents à chan­ter. Deux cou­plets, deux refrains de la Mar­seillaise.

Le lieu­te­nant Touya, qui tout à l’heure ser­rait les mains de l’offi­cier alle­mand qui venait prendre livrai­son des vingt­sept mar­tyrs, est bien embar­rassé, mais il montre aux déte­nus la sen­ti­nelle alle­mande, et déjà il siffle. Eux, les déte­nus, sur un mot d’ordre qui cir­cule parmi eux, se taisent et le silence tombe sur les bour­reaux. Il fau­dra bien que le lieu­te­nant consente quelques ren­sei­gne­ments. De groupe en groupe, on se les passe, ainsi que la liste des otages. Touya leur a déclaré qu’ils seront fusillés dans une heure, à 16 h 15. Aus­si­tôt, on décide de se ras­sem­bler à cette minute-là.

L’heure est lente et lourde à pas­ser dans les baraques. C’est pen­dant cette heure-là que, pieu­se­ment, dans la baraque numéro 6, cer­tains vont reco­pier les ins­truc­tions lais­sées par les condam­nés.

Les planches où ils ont mar­ché, qu’ils ont tou­chées, sont décou­pées et mises à l’abri comme des reliques.

À 16 h 15, les voilà tous ras­sem­blés comme pour l’appel, tête nue ; en silence, trois cents hommes réunis par camp. Dans chaque camp, l’appel est fait. Au nom des fusillés, un cama­rade répond : « Fusillé ! » (…)

De la soi­rée qui suit, que rap­por­ter? Seule­ment le cou­rage de Mme Kéri­vel. Cette femme admi­rable, quand elle est venue à la cel­lule des condam­nés embras­ser son mari, prise de pitié à la vue du jeune Guy Môquet, a pro­posé aux offi­ciers de prendre sa place. On le lui a refusé. Main­te­nant, son calme fait l’admi­ra­tion de tous. (…)

C’est le len­de­main que l’on apprend les détails de l’héca­tombe. C’est dans une car­rière de sable, à deux kilo­mètres de Châ­teau­briant, qu’ils ont été fusillés. (…)

Par un raf­fi­ne­ment sin­gu­lier, l’exé­cu­tion a eu lieu en trois four­nées. Il y avait trois ran­gées de neuf poteaux dans la car­rière. Les exé­cu­tions ont été faites en trois salves: à 15 h 55, à 16 heures et à 16 h 10.

Les vingt-sept condam­nés ont voulu aller à la mort les yeux non ban­dés et les mains libres. Ces hommes, en tom­bant, ont étonné leurs bour­reaux, ils ont chanté jusqu’à la der­nière minute. (…)

Les gen­darmes ont rap­porté la montre de l’un, une lettre de l’autre, l’alliance d’un autre. (…) À la car­rière, les gens du pays se sont ren­dus nom­breux en pèle­ri­nage ; on voyait encore les poteaux, le sang sur le sable. On sait main­te­nant que le même jour, à Nantes, vingt et un otages étaient tom­bés dans des condi­tions sem­blables. Qua­rante-huit en tout pour la jour­née du 22 octobre. (…)

C’est d’un garde mobile que l’on tient les détails de l’exé­cu­tion. Cet homme déclare que les vingt-sept vic­times lui ont donné une leçon de cou­rage inef­façable.

Guy Môquet, qui avait eu une fai­blesse au départ, mais dont le cou­rage avait été égal à celui des autres en che­min, s’est éva­noui dans la car­rière. Il a été fusillé éva­noui. Dans le pays, on se répète les mots des mar­tyrs.

Un détail ter­rible: lors de la mise en bière, l’un des cadavres (on fré­mit de le recon­naître) était trop grand pour la caisse. Un Alle­mand prit une barre de fer pour l’y faire entrer. Comme le fos­soyeur muni­ci­pal qui était pré­sent pro­tes­tait, l’autre cria : « Kom­mu­nist, pas Français ! » Ce mot-là, oui, il fau­dra qu’aucun Français ne l’oublie. Les brutes qui sont venues chez nous, jusque dans la mort, dis­po­ser de la natio­na­lité des nôtres, d’un enfant de dix-­sept ans, nous apprennent par là même ce qui nous unit contre eux. Il est seule­ment étrange et mons­trueux que le mot de cette brute, il puisse se trou­ver parmi nous des gens pour le reprendre. Nous n’oublie­rons pas qui a envoyé au poteau cet enfant et ses vingt-six cama­rades, qui tran­quille­ment, d’un bureau d’un de nos minis­tères, a jeté aux balles alle­mandes ceux qui devaient mou­rir la Mar­seillaise à la bouche et la France au coeur, parce qu’il pen­sait, comme les bour­reaux : « Com­mu­nistes, pas Français ! ».

Est-ce bien la France, direz-vous, où se passent des choses pareilles ? Oui, c’est la France, soyez-en sûrs. Car ces vingt-­sept hommes repré­sentent la France mieux que ceux qui les ont dési­gnés aux bour­reaux alle­mands. Leur sang n’aura pas coulé en vain : il res­tera comme une tache indé­lé­bile au visage de l’enva­his­seur. Ce sang pré­cieux, c’est le rouge de notre dra­peau qu’il a reteint et qui, mieux que jamais, se marie au blanc et au bleu de la France pour mar­quer l’unité de notre pays contre l’ennemi ins­tallé sur notre terre et la poi­gnée de traîtres pour­voyeurs de ces bour­reaux. (…)