Après les gilets jaunes, les « gilets jeunes » défient la « Macronie »
Après les gilets jaunes, les « gilets jeunes » défient la « Macronie »
Adrien Welsh
Clarté – Octobre 2026

Depuis plus d’un mois, les lycéens français défient la « Macronie ». Les demandes qui animent plus de 500 000 jeunes, déterminés et organisés, ont de quoi ulcérer le pouvoir. La répression policière, digne de l’épisode des Gilets jaunes, a généré jusqu’à présent 8000 gardes à vues dont 85% de mineurs ainsi que des blessés graves à la louchée. Un éborgné, une main arrachée, une mâchoire pulvérisée : telles sont les conséquences d’un pouvoir affaibli qui trépigne.
Portés par des revendications socio-économiques claires, les jeunes affrontent directement le pouvoir du capital personnifié par Macron et son gouvernement. Ils exigent des salles de classe et des écoles décentes, des professeurs disponibles et épanouis plutôt que surmenés, la fin du programme « Parcoursup » qui verrouille l’accès à l’université particulièrement pour les jeunes ouvriers. Depuis quelques semaines, les demandes se généralisent. Ils dénoncent le budget 2027 et commencent même à placer le mot d’ordre d’argent pour l’enseignement, pas pour l’armement.
Contrairement aux soubresauts étudiants passés, il sera certainement plus difficile de récupérer la colère de cette jeunesse ardente et de l’exhorter à l’urgence d’attendre les élections présidentielles prévues au printemps prochain, n’en déplaise aux sociaux-démocrates Glucksmann et Mélenchon. Ils ne sont pas à la remorque, mais bien à l’avant-poste des luttes populaires capables de faire converger les forces de progrès.
Il sera également difficile pour l’extrême-droite de prendre appui sur ce mouvement. Le Rassemblement national, dans son contre-budget, propose 140 milliards d’euros en moins en dépenses publiques…
Sans aucun doute, la classe ouvrière organisée saura porter main forte au mouvement des lycéens et lui faire bénéficier de son expérience de lutte et d’organisation. C’est déjà d’ailleurs le cas pour plusieurs fédérations notamment de la CGT (santé, énergie) et de la FSU (syndicat d’enseignement) qui comprennent qu’il n’est pas question de miser sur une décrue, mais plutôt de se saisir de cette bataille et d’en faire la focale en vue d’une convergence de luttes.
En effet, c’est la casse du service public et les fondements mêmes des politiques austéritaires qui sont visés et potentiellement ébranlés par cette mobilisation.
Dans le secteur de l’enseignement, professeurs et élèves écopent de décennies de coupes et de réduction des effectifs. Le très socialiste Allègre appelait, en 1997, à « dégraisser le mammouth » de l’Éducation nationale. C’est chose faite sous Sarkozy où l’on supprime 80 000 postes. Hollande n’en rétablit que 54 000 pour que Macron en supprime 11 505 sous prétexte qu’il ne faudrait pas créer des emplois « dont on n’aura plus besoin dans trois ans ». À ces turpitudes sociales s’ajoute le fait que 20% des bâtiments sont si vétustes qu’ils posent un risque sécuritaire. La cause en est que depuis 1982 (merci François Mitterrand et la social-démocratie), la course à la décentralisation (responsabilité municipale pour les écoles, départementale pour les collèges, puis régionale pour les lycées) s’est traduite par une carence de ressources pour ces paliers locaux pourtant censés répondre à de plus grands besoins. Comme partout ailleurs, le privé nous prive d’enseignement : chaque année, le financement public de l’école privée spolie 12,5 milliards d’euros à l’Éducation nationale…
Au-delà de l’enseignement, cette mobilisation s’ancre dans un contexte de paupérisation de la classe ouvrière et des travailleurs. En effet, 42% des salariés français se disent en difficulté financière. Le pouvoir d’achat global a baissé de 1,5% pour 2025 et 2026, ce qui représente un manque de 600 euros par personne par an. Depuis 1945, il s’agit de la troisième occurrence d’un tel revers. La première a lieu lors du « tournant de la rigueur » sous François Mitterrand en 1983-1984 et la seconde, en 2010-2011 sous Sarkozy. On remarque par ailleurs que la tendance s’accélère puisque ces trois baisses du pouvoir d’achat générales s’observent dans la deuxième moitié des 80 dernières années. Au demeurant, il convient de rappeler qu’à aucun moment il y a eu rattrapage salarial, comme quoi les salaires nets continuent de décrocher depuis plus de 40 ans.
Dans la période récente, le processus continue de s’accélérer. Depuis la Loi travail (2016), les salaires sont dévalorisés au profit de primes individuelles ou d’avantages (tickets restaurants, chèques déjeuners, culture, etc.) Or, aucun d’entre eux n’entre dans le calcul des retraites. Pour l’instant, celles-ci demeurent arrimées à l’inflation, mais il ne fait aucun doute que cette dernière frontière des conquêtes sociales historiques risque de sauter si les forces vives ne peuvent contrer les attaques patronales.
L’exonération fiscale patronale pour tout salaire en-deçà de 3000 euros par mois n’est certainement pas étranger à cette dynamique… Sans compter que ce genre de subterfuge creuse le « trou » de la sécurité sociale.
Pendant ce temps, la France cartonne en matière de dividendes. Avec 60 milliards d’euros répartis entre ses parasites actionnaires pour le premier trimestre de l’année uniquement, elle n’est dépassée que par les États-Unis.
C’est le propre du capitalisme monopoliste d’État : siphonner un maximum d’argent du travail pour l’investir dans le capital. C’est ainsi que le budget d’État 2027 prévoit 54 milliards d’euros de coupes, l’abandon du point d’index pour les fonctionnaires et un manque à gagner de 2,5 milliards d’euros en contributions « exceptionnelles » des grandes entreprises. Pendant ce temps, le budget militaire devrait augmenter de 11,4% (soit 6,5 milliards d’euros pour se sommer à 63,4 milliards au total) et ce, pour éventuellement atteindre 36 milliards en plus d’ici 2030.
C’est donc au fondement du capitalisme monopoliste d’État, au pouvoir du capital et des monopoles que s’attaquent les lycéens. Mieux encore, ils s’en prennent objectivement à l’économie de guerre et à l’impérialisme français. S’ils peuvent manquer d’organisation par moments et pécher par aventurisme, ils ne manquent pas de jugement pour autant. Ils sauront apprendre…