Chaos au Moyen-Orient : qui paie, qui profite ?

Chaos au Moyen-Orient : qui paie, qui profite ?


Jad Kabbanji
Clarté – Mars 2025


La guerre impérialiste que mènent les États‑Unis et Israël contre l’Iran et le Liban entre dans son deuxième mois. Alors que les bombardements affectent d’une ampleur inédite les infrastructures énergétiques et pétrolières en Iran et dans le Golfe, que le détroit d’Ormuz se ferme et que le baril dépasse les 100 dollars, les États‑Unis voient leur industrie pétrolière et gazière profiter d’une conjoncture inespérée. En même temps, l’administration Trump, qui avait promis aux électeurs un baril à 50 dollars et une inflation maîtrisée, tolère une hausse durable des prix – au profit des monopoles – qui contribuera à financer cette guerre ainsi que d’autres opérations déjà inscrites à l’agenda de Washington.

Derrière les frappes contre l’Iran se déploie une guerre économique globale dont les États‑Unis sont à la fois l’architecte et le principal bénéficiaire. Pour le Canada, qui a construit sa prospérité pétrolière sur une dépendance exclusive au marché américain, cette situation n’est pas un spectacle lointain. Elle est le miroir de sa propre servitude énergétique et politique.

Pourquoi, dans cette guerre impérialiste où les monopoles américains engrangent des profits records en faisant payer à la classe laborieuse le prix de l’inflation et des destructions, le Canada reste-t-il le complice silencieux ? Et pourquoi sa souveraineté énergétique, seule à même de briser cette servitude, semble-t-elle si obstinément refusée ?

La révolution du schiste : quand les États‑Unis ont changé de camp

Il y a trente ans, l’idée que les États‑Unis puissent se passer du pétrole du Golfe relevait de la science‑fiction. En 1990, le pays importait encore un quart de son brut du Moyen‑Orient et l’invasion du Koweït par l’Irak avait envoyé un signal clair : la sécurité énergétique américaine passait par la projection de forces dans la région. La production domestique, en déclin continu depuis le pic de 1970, semblait condamnée.

Pourtant, à partir de 2009, la donne a basculé. La maîtrise de la fracturation hydraulique et du forage horizontal a libéré des hydrocarbures jusqu’alors inaccessibles dans les bassins de schiste du Texas et du Nouveau‑Mexique. En quinze ans, la production américaine a plus que doublé, passant de cinq millions de barils par jour à plus de treize millions. Cette ascension fulgurante a fait des États‑Unis le premier producteur mondial et, pour la première fois depuis 1949, un exportateur net de pétrole brut et de produits raffinés.

Cette métamorphose a profondément redessiné la carte de la géopolitique énergétique. Les États‑Unis n’étaient plus contraints d’assurer la stabilité du Golfe pour garantir leurs propres approvisionnements. Ils pouvaient désormais envisager la région sous un angle nouveau, plus offensif, où le chaos serait délibérément entretenu.

Le grand recentrement : Du Moyen‑Orient à hémisphère occidental

La révolution du schiste n’a pas seulement transformé la production, elle a réorienté les flux d’importation. En 2025, plus de 84 % du pétrole entrant aux États‑Unis venait de l’hémisphère occidental. Le Canada est devenu le fournisseur quasi exclusif, avec plus de 60 % des volumes. La part des monarchies du Golfe, qui atteignait encore 24 % en 2008, est tombée sous les 10 %.

Ce recentrement n’est pas le fruit du hasard. Il résulte d’une stratégie industrielle cohérente : les raffineries américaines, construites pour traiter du brut lourd, se sont approvisionnées au Canada, au Venezuela, au Mexique, tandis que le brut léger du schiste était exporté vers l’Europe et l’Asie. Cette spécialisation a transformé les États‑Unis en plaque tournante du marché mondial, capable d’importer et d’exporter massivement selon les arbitrages de prix.

L’administration Trump a donné une dimension politique à ce basculement en réactivant la doctrine Monroe, rebaptisée « doctrine Donroe », qui affirme le droit de Washington à intervenir préventivement dans l’hémisphère pour écarter toute influence étrangère. L’opération militaire du 3 janvier 2026 contre le Venezuela, conclue par la capture de Nicolás Maduro, illustre cette logique. Derrière le coup de force politique, c’est pour beaucoup le contrôle des ressources pétrolières vénézuéliennes qui est en jeu. Washington a annoncé 100 milliards de dollars d’investissements pour remettre en état le secteur énergétique du pays, avec l’ambition de faire du Venezuela un fournisseur captif des raffineries américaines. Chevron, déjà présent, promet d’augmenter sa production de moitié dans les deux ans. Les recettes pétrolières sont versées sur des comptes contrôlés par les États‑Unis et serviront à acheter des produits américains. Mais pour ce faire, il faut des investissements massifs. Investissements qui ne sont pas possibles sans un prix du baril autour de 100 dollars…

L’agression contre l’Iran : une guerre économique décomplexée

C’est dans ce contexte que s’inscrit l’offensive contre l’Iran, déclenchée le 28 février 2026. Officiellement, il s’agit de neutraliser la menace nucléaire et balistique. En réalité, les frappes répondent à une logique économique implacable.

Dès les premières semaines, le détroit d’Ormuz – par où transite un cinquième du pétrole mondial – a été fermé. Mais, les perturbations ne se sont pas arrêtées là. Plusieurs dizaines de sites énergétiques ont été endommagé dans neuf pays de la région. Le terminal de gaz naturel liquéfié de Ras Laffan, au Qatar, cœur du marché mondial du gaz naturel liquéfié (GNL), a perdu 17 % de sa capacité. Les réparations prendront plusieurs années. Ces destructions produisent un effet durable sur les marchés. Contrairement aux crises antérieures, il ne s’agit pas d’une simple « prime de risque » psychologique, mais d’une destruction physique d’infrastructures dont le redémarrage est long. Le prix du Brent a dépassé 119 dollars et l’Agence internationale de l’énergie qualifie la situation de « plus importante perturbation de l’histoire pétrolière ».

Cette tension profite directement aux producteurs américains. Les exportateurs de GNL, comme Cheniere Energy, voient leurs contrats avec l’Asie et l’Europe se multiplier, captant les parts de marché que le Qatar ne peut plus fournir. Le pétrole de schiste américain, dont le seuil de rentabilité se situe autour de 65 dollars, devient très rentable. Même si la production ne peut pas augmenter du jour au lendemain, les prix élevés envoient un signal d’investissement clair : forer davantage.

L’économie de guerre avant tout

Pourtant, cette stratégie entre en contradiction avec le discours officiel de la Maison‑Blanche. Donald Trump avait promis de ramener le prix de l’essence sous les deux dollars le gallon, ce qui suppose un baril inférieur à 50 dollars. Or, sous son administration, le pétrole atteint des sommets.

L’apparente incohérence s’éclaire si l’on replace cette campagne militaire contre la région du Moyen‑Orient dans une logique plus globale d’économie de guerre que les États‑Unis sont en train de faire sienne. Le coût des opérations militaires est vertigineux : près d’un milliard de dollars par jour. Dans ce contexte, un baril élevé n’est pas un accident, c’est une condition de la soutenabilité de l’effort de guerre. Les révisions des prévisions de l’Agence d’information sur l’énergie le confirment : avant le conflit, l’agence tablait sur un Brent moyen à 55‑58 dollars pour 2026 ; après le déclenchement des hostilités, elle l’a relevé à 79 dollars. La production américaine de pétrole, qui devait rester stable, est désormais attendue en hausse pour 2027 et les exportations de GNL en forte progression.

Cependant, l’économie de guerre n’est pas seulement une affaire de grands investissements industriels. Elle est aussi une redistribution massive à l’envers. Les bénéfices des géants pétroliers ont bondi de près de 50 % depuis le début du conflit. Pendant ce temps, l’inflation érode le pouvoir d’achat de la population. Chaque plein d’essence plus cher, chaque facture de chauffage qui flambe représente un transfert des poches des ménages vers les coffres des monopoles. La hausse des prix de l’énergie, délibérément entretenue par la stratégie de tension, est le mécanisme par lequel les classes laborieuses financent malgré elles l’effort de guerre.

Canada : briser la complicité, reprendre la souveraineté

Dans cette reconfiguration, le Canada occupe une place paradoxale. Les chiffres sont sans équivoque : plus de 90 % du pétrole brut exporté part vers les États‑Unis. Non seulement le Canada a remplacé le Moyen‑Orient dans l’approvisionnement américain, mais il l’a fait avec une intensité que les Saoudiens n’ont jamais connue. Cette intégration énergétique n’est pas un accident géographique. Elle est le résultat d’un choix politique délibéré, poursuivi depuis des décennies, qui a laissé les oléoducs canadiens s’aligner exclusivement selon un axe nord‑sud et a négligé les corridors est‑ouest.

Cette dépendance a rendu le Canada un complice objectif de l’impérialisme américain. Chaque baril acheminé vers le sud libère les États‑Unis de la contrainte d’importer du Golfe et leur donne les coudées franches pour mener des guerres sans craindre pour leurs approvisionnements physiques.

Rien n’illustre mieux cette servilité que l’impuissance canadienne face aux besoins énergétiques de Cuba. L’île, étranglée par le blocus américain renforcé sous l’administration Trump, a cruellement besoin de pétrole. Le Canada dispose des ressources et de liens historiques avec Cuba. Pourtant, il ne peut pas répondre à cette demande légitime. Pourquoi ? Parce que plus de 90 % des exportations pétrolières canadiennes sont déjà captives du marché américain. L’industrie énergétique du pays est structurellement intégrée à celle des États‑Unis et Ottawa n’a donc pas la liberté commerciale de choisir ses partenaires sans passer par l’autorisation tacite de Washington. Cette dépendance énergétique réduit le Canada au silence et fait du gouvernement Carney un complice du blocus. Il faut désormais que le Canada brise ce blocus et envoie des pétroliers pour Cuba.

Il est temps d’envisager autrement la richesse pétrolière du pays. La question n’est pas de savoir si le Canada doit l’exploiter, mais dans quel intérêt et sous quel contrôle. La logique actuelle, qui le réduit à une dépendance exclusive au marché américain, sert d’abord les profits des monopoles et la stratégie hégémonique de Washington. À cette approche, il faut opposer une autre perspective : celle de la souveraineté populaire.

Exploiter les ressources, c’est d’abord en maîtriser les circuits. C’est refuser qu’elles servent de variable d’ajustement à des guerres impérialistes. C’est exiger que les bénéfices qui en découlent financent la transition énergétique, les services publics et le bien-être collectif, au lieu de gonfler les marges des monopoles canadiens ou étrangers ou d’enrichir une poignée d’actionnaires.

Cette indépendance suppose un contrôle public renforcé sur la filière. Elle implique de ne plus subir la dictature du marché unique et d’affirmer que les ressources appartiennent aux nations qui composent le Canada : elles doivent être gérées dans l’intérêt général, non selon des intérêts privés. En somme, reprendre en main la maîtrise énergétique est désormais un impératif politique. Non pour perpétuer un modèle extractiviste, mais pour que ces richesses servent enfin à l’indépendance et à la prospérité collective et cessent d’alimenter des guerres impérialistes dont la population subit les conséquences sans jamais en décider.