Le libre-échange et la question de la souveraineté canadienne
Le libre-échange et la question de la souveraineté canadienne
Bishara Essaly
Clarté – Mars 2025

À l’approche de la révision prochaine de l’accord commercial de l’ACEUM (anciennement l’ALENA), les deux plus grands syndicats industriels du Canada, Unifor et les Métallos, ont publié une déclaration intitulée « L’avenir industriel du Canada dépend des mesures prises aujourd’hui ». Cette déclaration dénonce à juste titre les droits de douane imposés par Trump et le récent ralentissement des aciéries, des usines automobiles, des installations de produits du bois et des fabricants d’aluminium au Canada, qui ont ralenti ou cessé leur production, laissant des milliers de travailleurs sans emploi. Les syndicats soulignent à juste titre qu’avec une base industrielle à valeur ajoutée en déclin, la souveraineté économique (et politique) du Canada est désormais menacée.
Le plan en cinq points des syndicats préconise une augmentation des investissements publics et des mesures incitatives en faveur de la production industrielle afin d’élaborer une stratégie à long terme pour son maintien ; l’élargissement des marchés publics grâce à une politique « Achetez canadien » ; la mise à profit des ressources naturelles pour exiger une transformation à plus forte valeur ajoutée ; la diversification des marchés ; et la garantie que les syndicats aient leur place à la table des négociations de l’ACEUM.
Cela revient toutefois essentiellement à transformer davantage l’État canadien en un canal d’investissement pour les monopoles privés, tant étrangers que nationaux, et à créer un système de rentabilité garantie pour les entreprises privées, le tout subventionné par les travailleurs canadiens.
La solution que les syndicats proposent face à cette menace existentielle n’est pas d’exiger que le gouvernement canadien se retire de l’ACEUM, qui est fondamentalement un pacte entre entreprises transnationales et auquel ils s’étaient opposés dans les années 1980 avant la signature de l’ALENA, mais plutôt d’exiger une place à la table des négociations et de renforcer davantage le rôle de l’État en tant que garant des profits et des investissements pour le capital monopolistique.
Cela soulève une question plus large : si les entreprises privées ont besoin de l’argent des contribuables (dont la majorité provient de la classe ouvrière) pour investir dans la construction, la modernisation et le maintien de la production industrielle, et qu’elles comptent également sur des politiques d’approvisionnement public fiables pour soutenir la demande, pourquoi les travailleurs canadiens auraient-ils besoin de ces intermédiaires ? Au premier signe de baisse de rentabilité, ces entreprises ferment leurs usines et délocalisent leurs investissements ailleurs, laissant des milliers de personnes au chômage et des communautés entières dévastées.
Les Canadiens ont vu cette stratégie de subventionnement des entreprises se répéter à maintes reprises au cours des 45 dernières années. Les entreprises réclament le soutien du gouvernement lorsque les profits s’effondrent ; les contribuables fournissent des milliards ; et quelques années plus tard, ces mêmes entreprises annoncent des licenciements et des fermetures d’usines. Depuis la récession de 2009, 40 milliards de dollars ont été versés aux constructeurs automobiles (GM, Stellantis, VW), alors même qu’ils continuent de fermer des usines canadiennes et de licencier des travailleurs. Des milliards supplémentaires ont été versés à la société québécoise Northvolt et 140 millions de dollars à Lion Electric, qui ont toutes deux fermé leurs installations. 1,37 milliard de dollars supplémentaires ont servi à soutenir le programme d’avions C-Series de Bombardier, vendu par la suite à Airbus. Algoma Steel a reçu 920 millions de dollars, mais a tout de même licencié des milliers de travailleurs après Noël. Des décennies de subventions publiques n’ont pas empêché les licenciements. Les syndicats ont été témoins de ce cycle à maintes reprises, mais leurs dirigeants continuent de croire qu’une stratégie de dialogue social empêchera les entreprises d’abandonner les travailleurs en période difficile.
Ce qui est clair à l’heure actuelle, c’est que ni le syndicalisme d’entreprise ni les réformes social-démocrates ne peuvent résister à l’assaut du Capital à l’ère de la production mondialisée, du « libre-échange » et du néolibéralisme. Ce qu’il faut plutôt, c’est une politique syndicale de lutte des classes et d’action indépendante de la classe ouvrière. Une politique qui ne cherche pas à mendier et à supplier le capital et l’État, mais qui sait que la seule issue à la crise est la lutte des classes.
Unifor et les Métallos doivent lancer une campagne syndicale exigeant la nationalisation des principaux secteurs industriels, de la fabrication, de la transformation des ressources, etc. Ce n’est que sous le régime de la propriété publique que ces industries pourront offrir des emplois canadiens syndiqués et bien rémunérés, à l’abri des récessions économiques cycliques et des droits de douane qui entraînent la fermeture d’usines et provoquent des licenciements massifs. Ils doivent également exiger que « le Canada se retire de l’AECG » et réclamer à la place des accords commerciaux multilatéraux négociés avec les syndicats, qui profitent aux travailleurs des deux pays. Une industrie publique qui reste entre les mains du peuple canadien est la seule véritable garantie de souveraineté économique et politique.