Postes Canada : Au-delà du vote de mai 2026, une lutte populaire pour le service public
Postes Canada : Au-delà du vote de mai 2026, une lutte populaire pour le service public
J-P Fortin
Clarté – Mai 2026

Quand la grève générale à Postes Canada a éclaté en novembre 2024, l’un des principaux objectifs du STTP, en plus des revendications salariales et des avantages sociaux, était de faire reculer la séparation tri-livraison (STL). Cette nouvelle méthode de travail, implantée progressivement dans plusieurs régions, consistait à dissocier le tri et la livraison : le tri était désormais effectué par l’achemineur, tandis que la livraison revenait au facteur ou à la factrice. Au terme d’un an et demi de conflit, l’exécutif du STTP a finalement accepté la STL dans l’entente négociée, mettant ainsi fin au grief national. Comment expliquer un tel revirement ?
Après des années de tentative de négociations, plus d’un an de conflit de travail continu, fait de grèves de surtemps, de grèves de circulaires, de grèves rotatives, et deux épisodes de grève générale, le vote de ratification de mai 2026 pourrait mettre un terme au conflit de travail actuel entre le STTP et Postes Canada.
Qu’une entente négociée et ratifiée par les membres constitue en soi un événement pour un syndicat habitué aux lois spéciales antisyndicales en dit long. Nous sommes toutefois loin d’un conflit exempt d’ingérence gouvernementale. Cette ingérence grave s’est manifestée de deux façons : d’une part, par l’invocation de l’article 107 du Code canadien du travail en décembre 2024, qui a forcé le retour au travail pendant cinq mois; d’autre part, par la modification unilatérale du mandat de Postes Canada en septembre 2025, sans consultation publique.
Outre cette ingérence directe, l’existence même de l’article 107, comme voie de sortie des conflits, agit comme une police d’assurance antigrève pour les entreprises sous juridiction fédérale. Le manque de sérieux total de Postes Canada à la table de négociation de novembre 2023 à aujourd’hui en est la preuve la plus nette.
Toutefois, alors que dans le secteur aérien, portuaire et ferroviaire, l’article 107 a été invoqué dans les heures suivant le déclenchement des grèves pour venir au secours des profits des grands monopoles privés, la situation à Postes Canada a été différente. Pour le gouvernement et la direction, laisser traîner le conflit était une stratégie. Elle permettait de gagner sur trois fronts : nourrir la crise financière et le récit antisyndical qui l’accompagne, transférer des revenus vers le privé et épuiser financièrement les membres et le syndicat. Le tout avant d’invoquer l’article 107.
Le rapport Kaplan, issu du recours à l’article 107 et publié en mai 2025, apparaît aujourd’hui avec le recul comme une commande préparée pour un hypothétique gouvernement Poilievre. Il reprend, en les actualisant, les vieux objectifs des conservateurs de Harper : mettre fin à la livraison à domicile et procéder à des fermetures de bureaux de poste ainsi qu’à une attrition massive des emplois. Ce rapport est devenu la feuille de route du gouvernement Carney, qui transforme ces recommandations en décrets confidentiels dès septembre 2025, provoquant ainsi la seconde grève générale du conflit.
Entre-temps, à l’été 2025 les travailleurs et travailleuses ont rejeté à près de 70% la « dernière et meilleure offre » de Postes Canada. On comprend mieux aujourd’hui l’importance de cette victoire en vue de l’entente mise au vote en mai 2026. Cette offre déchue proposait entre les lignes une véritable « amazonisation » des méthodes et de l’organisation du travail et la fin de la sécurité d’emploi. Même devant la pression immense des médias, le syndicat aurait pu tirer avantage des erreurs, des gaffes et de la déconnexion du CCRI, de Postes Canada et des autres acteurs intéressés au démantèlement du service postal pour renforcer la mobilisation des membres. Il s’agit de la plus significative des victoires des travailleurs et travailleuses des postes durant ce conflit.
C’est à partir de ces éléments qu’il faut juger l’offre qui a été négociée. Même si elle est faible sur de nombreux points, elle demeure une issue tactique plus souhaitable. Elle est préférable à la solution de l’arbitrage judiciaire, arme à double tranchant, défendue par le STTP pendant une bonne partie du conflit. Si les nombreux manquements de cette offre justifient la contestation, il ne faut pas pour autant confondre un rejet individuel idéalisé, abstrait qui s’appuie purement sur des principes, avec une opposition organisée, ancrée dans la base et capable de s’exprimer en force collective et matérielle. Une chose est certaine, le vote de grève attaché à l’entente doit être fort, Il est à la fois une garantie et un message clair à envoyer à l’employeur.
À une échelle plus large, on constate que le terrain même sur lequel les revendications des membres du STTP ont été formulées s’est transformé, c’est la finalité de l’ingérence du gouvernement dans le conflit. Plusieurs demandes, comme celle de l’abandon de la STL, qui est un casse-tête de santé-sécurité lors de la livraison porte-à-porte, font de moins en moins de sens dans un environnement sans livraison à domicile. Doit-on considérer cet abandon comme un renoncement du syndicat ou simplement une concession imposée par le rapport de forces d’une séquence de négociation ?
Enfin, les changements structurels majeurs au service postal, comme pour l’ensemble des services publics, nous amènent inévitablement à la question de la lutte politique. L’erreur serait de croire que la lutte pour les services publics, comme les luttes dans le secteur privé où le travail affronte plus directement le capital, ne reposent que sur les épaules des travailleurs et travailleuses du secteur public. L’avenir de la livraison à domicile, tout comme les projets qu’un service postal public renforcé pourrait relancer ( pensons à la livraison du dernier kilomètre ou à la banque postale ) sont des demandes avant tout populaires. Le mandat de Poste Canada doit demeurer public et transparent. Peu importe l’issue du vote sur l’entente au STTP au mois de mai, la lutte devra se répandre et se massifier dans les quartiers, les rues, les assemblées et conseils municipaux pour pouvoir mieux revenir, plus tard, plus forte, sur la ligne de piquetage, au bureau de poste près de chez vous.