La Ligue des femmes du Québec: un exemple d’audace

La Ligue des femmes du Québec: un exemple d’audace


Michelle Paquette
Clarté – Mars 2026


Note de la rédaction : Cet article est présenté en deux parties. La première partie est reproduite ci-dessous et la deuxième partie sera disponible dans le prochain numéro.

« Si tous s’accordent à constater et à admettre qu’il existe un problème de la femme, chacun y répond différemment selon ses intérêts de classe et de groupe. L’égalité entre l’homme et la femme est une question fondamentale pour élaborer une politique juste et progressiste, la libération de la femme est liée à celle de toutes les catégories d’exploités. On ne saurait se désintéresser du sort d’une masse de travailleurs, de femmes exploitées au même titre que leurs compagnons, victimes des dispositions économiques sociales et juridiques qui les maintiennent dans un état d’infériorité. On ne peut méconnaître le potentiel des forces agissantes et dynamiques que représentent ces femmes dans la bataille pour une vie et une société meilleures, plus justes, pour la démocratie, forces indispensables au succès de ces batailles. Les femmes aspirent de plus en plus à l’égalité des droits et c’est un élément positif dans la marche vers le progrès général. » – Blanche Gélinas (1972)

Raconter l’histoire de la Ligue des femmes du Québec (LFQ), c’est raconter une histoire largement méconnue, voire effacée: celle d’un mouvement des femmes ancré dans la lutte des classes, inséparable du mouvement syndical et surtout, porté par des militantes du Parti communiste du Québec. C’est aussi raconter l’histoire d’une organisation qui, loin des approches individualistes ou légalistes, comprenait l’émancipation des femmes comme partie intégrante de l’émancipation de la classe ouvrière dans son ensemble.

L’histoire de la LFQ dérange encore aujourd’hui. Elle est souvent minimisée, déformée ou volontairement ignorée par une historiographie “féministe” dominante, ouvertement anticommuniste. Pourtant, dans un contexte où les gains du mouvement des femmes sont fragilisés, il est urgent de se réapproprier l’exemple de la Ligue, tant pour analyse, ses revendications, son action et, bien sûr, son audace, spécifiquement communiste.

Une organisation née dans la lutte ouvrière

La Ligue des femmes du Québec naît en 1957 en pleine grève à l’usine Canadair où des femmes se sont unies afin d’appuyer leurs maris en lutte. Ce geste de solidarité n’avait rien à voir avec la soi-disant nature domestique des femmes: le rôle d’auxiliaire était politique. Ces femmes prenaient conscience de leur propre force collective et du lien inséparable entre leur propre condition et celle des travailleurs.

Cette histoire d’origine signale l’orientation unique de la Ligue: la lutte pour les droits des femmes ne peut être séparée de celle contre l’exploitation capitaliste de tous les travailleurs. Cette perspective sera toujours au cœur de la démarche des deux présidentes de l’organisation, militantes du PCQ-PCC, Blanche Gélinas puis Laurette Chrétien-Sloan.

Contrairement à ce que l’historiographie “féministe” dominante véhicule, la LFQ n’était ni marginale ni isolée en raison de ses affiliations au Parti. Une simple consultation des archives numériques de Bibliothèque et Archives nationales du Québec souligne sa présence constante dans les médias et le mouvement syndical entre 1960 et 1990. Nombreux sont les articles, annonces et entrevues qui confirment que la Ligue est visible, active et reconnue à titre d’acteur incontournable des luttes économiques et démocratiques de l’époque.

Une analyse matérialiste de la condition féminine

La force de la Ligue réside d’abord dans la qualité de son analyse: l’oppression des femmes ne relève pas des mentalités rétrogrades ou des discriminations individuelles, mais plutôt de la structure économique capitaliste qui sert les intérêts de la classe dominante. Les femmes, travailleuses, subissent comme les hommes travailleurs, l’exploitation capitaliste, tout en subissant des formes spécifiques d’oppression (au niveau notamment social et légal).

C’est pourquoi la LFQ rejette toute approche qui isolerait les femmes de la classe ouvrière. Au contraire, elle mise sur leur potentiel comme forces “agissantes et dynamiques” du changement social pour reprendre les mots de Blanche Gélinas, fondamentales à la lutte pour une société juste et démocratique.

Cela explique aussi l’ancrage constant de la LFQ au sein du mouvement syndical. Elle appuie la syndicalisation des travailleuses, participe aux coalitions ouvrières et s’implique évidemment dans les grandes luttes économiques de l’époque.

Les années 1960

Au cours des années 1960, la Ligue se concentre sur la lutte contre l’inflation qui frappe durement les familles ouvrières. En 1966, elle organise un vaste mouvement de boycott dans les grandes chaînes d’épicerie. Selon les journaux, l’initiative recueille plus de 3000 signatures et mobilise jusqu’à 200 000 boycotteuses. En 1968, la LFQ organise une manifestation contre l’augmentation de la taxe à la consommation devant les bureaux du premier ministre en collaboration avec les centrales syndicales. L’année suivante, elle joue un rôle important dans la lutte contre la hausse abusive des loyers à Montréal. Son comité de locataires, qui rassemble plus de 2000 membres, s’unit à la quasi-totalité des associations de locataires, à la CSN et au Conseil du travail de Montréal.

Ces batailles illustrent ainsi une caractéristique fondamentale de la Ligue: sa capacité à bâtir de larges coalitions, unissant femmes, travailleurs et organisations syndicales autour de revendications économiques concrètes.La fin de la décennie est aussi marquée par la création de la Fédération des femmes du Québec (ou FFQ) en 1966. La LFQ participe activement à cette coalition qui rassemble formellement des groupes de femmes et les syndicats. La FFQ devient ainsi un espace stratégique important avec la capacité d’action nécessaire pour revendiquer des droits à l’échelle nationale. Par exemple, elle force la mise en place en 1967 de la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme au Canada (Commission Bird) qui accueillera les revendications principales du mouvement des femmes. Laurette Chrétien-Sloan siègera d’ailleurs au conseil d’administration de la FFQ, illustrant le lien durable entre la FFQ et la Ligue.

Cette base d’action commune servira de tremplin à la Ligue pour intensifier son travail dans les années 1970, objet de la deuxième partie de cet article.