Mouvement syndical et élections : indépendant, mais pas neutre

Mouvement syndical et élections : indépendant, mais pas neutre


Stéphane Doucet
Clarté – Octobre 2026


Au mois d’avril 2025, à l’approche des élection fédérales, nous avions dénoncé plusieurs tendances dans le mouvement syndical vis-à-vis des élections: l’appui au “moindre mal” plutôt qu’une action politique ouvrière assumée, le manque d’indépendance politique de plusieurs grands syndicats qui appuyaient le NPD ou pire, puis le désengagement politique syndical de la tête jusqu’à base qui alimente le cynisme et l’apathie de la classe ouvrière organisée et au-delà.

Plus d’un an plus tard, les élections québécoises nous permettent de dresser un bilan et de l’adapter au contexte provincial. Le positionnement des syndicats lors de l’élection fédérale n’ont clairement pas porté fruit. Au niveau de l’urgence de la situation, pas grand chose a changé depuis: chômage, licenciements, crise du logement, systèmes de santé et d’éducation en état de délabrement avancé, etc. La classe ouvrière se retrouve face à un choix peu emballant entre (probablement) un gouvernement PQ, PLQ ou CAQ. Personne ne souhaite s’attaquer à la cause de ces problèmes. 

L’indépendance politique du mouvement syndical, ce que l’on nomme souvent l’action politique indépendante de masse, c’est la voie la plus souhaitable pour faire avancer la lutte, améliorer les conditions de vie et de travail de la classe ouvrière québécoise, en plus de jeter les bases d’une coalition qui pourrait avancer dans la lutte vers le socialisme. Il est évidemment trop tard pour que cette approche prenne racine et soit largement déployée durant cette élection, mais prenons le temps rapidement d’esquisser un bref portrait de l’approche.

L’action politique indépendante de masse du mouvement syndical comprend 3 concepts clés: “l’action politique”, “l’indépendance”, et “de masse”. Pour le mouvement syndical, l’action politique veut dire aller au-delà de l’action purement économique ou syndicale de “premier front”, donc de l’action syndicale sur le lieu de travail. C’est plutôt le fameux “deuxième front”, celui des conditions générales d’existence de la classe ouvrière: le logement, la santé, l’éducation, les services publics, mais aussi la taxation, la démocratie, la paix, etc. Le mouvement syndical doit investir la question politique. C’est le premier concept. 

Suivent les deux qualificatifs: “indépendante” et “de masse”. Lorsqu’on dit “indépendante”, on demande au mouvement de poser directement les questions politiques, et de ne pas les sous-traiter à un parti politique, que ce soit le Parti Communiste, le PQ, QS, le NPD, etc. Pourquoi cette indépendance? Il y a plusieurs façons de s’organiser pour faire valoir nos positions, mais nous croyons que le mouvement syndical doit maintenir son indépendance politique, même s’il peut participer dans des coalitions, et de maintenir son indépendance même, par exemple, lorsqu’il aide à faire élire un gouvernement. Les très récents exemples de gouvernements néo démocrates au Manitoba et en Colombie-Britannique ont démontré que lorsqu’on appuie un parti politique sans pouvoir contrôler son action post-élection, on risque de ternir la réputation du syndicat et même de l’action politique syndicale, un risque très dangereux pour le mouvement ouvrier dans son ensemble. Mais ce n’est qu’une raison parmi tant d’autres et nous ne nous étendrons pas davantage à ce sujet ici.

Finalement “de masse”: l’action politique syndicale doit être axée sur la participation, la lutte, l’éducation, le dynamisme et l’enthousiasme de la base syndicale et finalement de toute la classe ouvrière. Sans cela, on tombe dans le lobbyisme, dans les stratégies de communications, toutes les méthodes très contemporaines et déconnectées, conçues dans des labos, qui ne fonctionnent que pour les monopoles, pas pour l’action de et pour la classe ouvrière. Notre classe obtient des résultats par le travail, non pas par les raccourcis faciles fournis par des firmes de marketing. La politique syndicale doit aller à la rencontre de ses membres et de leurs communautés. Le mouvement a malheureusement largement perdu ce réflexe, mais doit le raviver. C’est grâce à cette approche qu’on a bâti le mouvement syndical contemporain, comprenant les grandes campagnes de syndicalisation du siècle dernier, les grandes luttes comme le Front Commun de 1972, etc. Rien ne se fera sans la participation active des masses laborieuses.

En prenant ce chemin, le mouvement jettera les bases des prochaines étapes de la lutte politique ouvrière au Québec: formation d’un parti fédéré des masses, élection de députés ouvriers, et éventuellement, l’édification du socialisme. Pour l’instant, les progressistes dans le mouvement syndical doivent se pencher sur ces questions plutôt élémentaires pour aider à réorienter l’approche du mouvement dans son ensemble pour espérer faire avancer la politique ouvrière au Québec.