La lutte parlementaire et le parlementarisme

La lutte parlementaire et le parlementarisme


Clarté

Novembre 2026


Entre “élections, piège à cons”, le slogan bien connu de la jeunesse anarchiste, et “le moindre mal”, la stratégie pérenne des opportunistes socio-démocrates et parfois du mouvement syndical, quelles perspectives pour une approche de lutte de classes dans l’arène électorale? Le Parti communiste a répondu à ce faux dilemme par sa participation lors de la récente élection provinciale, mais les résultats et les réactions post-électorales nous permettent de prendre un pas de recul et de clarifier certaines tendances.

Premièrement, il faudrait définir le “parlementarisme” comme tendance spécifique de l’abandon de la lutte, une caractérisation qui nous collons à Québec solidaire depuis quelque temps déjà. Le parlementarisme consiste à construire l’intervention politique d’une formation politique explicitement autour du travail parlementaire, avec l’objectif de toujours renforcer cet aspect de son travail. Selon cette approche, tout le travail doit renforcer l’action parlementaire, incluant l’action parlementaire elle-même, le plus souvent avec comme objectif principal et avoué de former un gouvernement, et ce au détriment de toutes autres formes de lutte et d’action politique.

Au contraire, l’approche du Parti communiste est plutôt de se servir du système parlementaire, des élections et de la structure de politique bourgeoise, pour nourrir l’objectif plus large de bâtir la lutte de classes au Québec et au-delà. Dans ce cas-ci, la lutte électorale n’est qu’un moyen parmi tant d’autres, et ne prend pas la place de la lutte plus générale – au contraire, elle y est subordonnée.

L’élection du 5 octobre démontre très bien cette différence entre les communistes et QS. Alors que le Parti conservateur fait son entrée à l’Assemblée nationale, le matin du 6 octobre, quelle est la réaction de Françoise David, ex-co-porte-parole de Québec solidaire, sur les ondes du balado de Paul Arcand, premier balado francophone du Canada? “Oui, je suis soulagée, je crois comme toutes les personnes membres de Québec solidaire (…) Je suis soulagée, je suis heureuse, les commentateurs sont unanimes que Ruba Ghazal a fait vraiment une excellente campagne.”

Donc, pour Mme David – et ce n’est pas n’importe qui, elle était une des stars de la campagne bien qu’elle ne fut pas candidate – le fait de “sauver les meubles” en gardant 9 sièges sur 12, ceci la soulage. Rappelons qu’un parti d’extrême-droite rentre avec plus du double des sièges de QS, qu’il détient la balance du pouvoir dans un contexte minoritaire d’un PQ crinqué sur le nationalisme identitaire et une plateforme économique de coupes dans le secteur public et dans le fardeau fiscal des entreprises. Sans parler des guerres en Iran, Palestine, Ukraine, Soudan et autres, ou du blocus renforcé à Cuba. Sans parler de l’installation de l’économie de guerre au Québec. Bref, les forces du progrès sont vraiment sur la défensive et les attaques tombent de toutes parts. Mais Mme David est soulagée!

Il ne faut pas personnifier, mais c’est un exemple qui en dit long. En fait, les membres de QS ne sont pas unanimes, justement. Par exemple, sur le site “Presse-toi à gauche”, organe de l’aile gauche du parti, on peut lire un post-mortem beaucoup moins triomphaliste sur la chute du nombre de voix récoltées par QS, une baisse quand même importante de plus de 100 000 votes. Ultimement, ce sera une bataille menée au sein de QS qui ne nous concerne pas outre mesure, mais qui démontre quand même que le parlementarisme pur et dur prôné par l’équipe de direction actuelle n’est pas tombé du ciel mais résulte de choix politiques, choix qui ont mené à cette impasse actuelle.

La lutte parlementaire, intégrée à la lutte plus générale menée par le Parti communiste, nous permet de tester nos forces, de s’imposer dans le débat et la scène politique québécoise, sans toutefois nous reléguer à une activité purement parlementaire. La question fondamentale demeure: est-ce que l’activité électorale et la lutte parlementaire servent la cause de la lutte politique de la classe ouvrière, ou est-elle une fin en soi? Cette question demeurera et deviendra même beaucoup plus importante lorsque le Parti communiste élira des représentants aux assemblées législatives du pays, car la lutte ne change pas de caractère avec des députés communistes, elle ne fait qu’avancer! Avec cette campagne, les communistes ont justement avancé dans ce sens en contestant des élections québécoises pour la première fois depuis plusieurs décennies.

Plus généralement, la critique du “parlementarisme” au sein des forces du progrès est importante car elle permet de démystifier la lutte politique, le lien entre la lutte populaire extra-parlementaire et son extension dans les assemblées législatives, et elle permet de poser la question du lien entre les véhicules politiques qui défendent les intérêts larges de la classe ouvrière et les organisations plutôt non-partisanes comme les syndicats et autres groupes progressistes. Si on arrive à mieux différencier la lutte parlementaire du parlementarisme, on illumine le chemin à prendre pour développer l’action politique indépendante de la classe ouvrière.