Le vote « antisystème » et le pouvoir des monopoles
Le vote « antisystème » et le pouvoir des monopoles
JP Fortin
Clarté – Octobre 2026

La droite économique mobilise tout un imaginaire politique pour faire apparaître l’opposition entre l’État et la société comme l’antagonisme principal au Québec. Cette représentation manichéenne oppose deux forces : d’un côté l’État québécois, ses élites, sa bureaucratie et ses fonctionnaires, auxquels on greffe les syndicats, et de l’autre les individus productifs, libres et entreprenants. C’est en opérant ce déplacement que le Parti conservateur du Québec peut se présenter comme une force « antisystème ». Propulsé à la notoriété par des propriétaires de médias qui trouvaient dans son discours l’expression de leurs propres intérêts politiques, Éric Duhaime recycle depuis plus de deux décennies une camelote libertarienne empruntée à Hayek et à l’école américaine du choix public de Buchanan. Être « antisystème » dans le mouvement conservateur, ce n’est pas s’attaquer au pouvoir économique, mais à cibler exclusivement les contrepouvoirs susceptibles de lui faire barrage.
L’opposition public/privé présente l’État et le marché comme deux sphères extérieures l’une à l’autre. Le marché est l’expression naturelle de la liberté individuelle et l’État le siège du pouvoir coercitif. Résultat : les rapports sociaux sont déformés et les rapports de classe complètement éclipsés. L’influence préalable et actuelle du pouvoir économique et l’asymétrie réel dans l’emploi et la propriété sont eux aussi dissimulés. À sa plus simple expression le mécontentement est sélectif ; certaines interventions publiques sont assimilées à une contrainte bureaucratique et doivent être combattues ; celles qui avantagent le capital sont naturalisées.
Là où ces idées sont le plus véhiculés, ce raisonnement semble devenir un cadrage auto-confirmatif ; chaque nouvelle restriction apparaît comme une preuve supplémentaire du caractère nécessairement bureaucratique et coercitif de l’État. C’est de cette façon que le Parti conservateur du Québec et la droite internationale ont pu cibler une base électorale, dans la conjoncture de la Pandémie. Quand l’action gouvernementale devient exceptionnellement visible, à tort ou à raison, et procède à la mise en place de couvre-feu, de restrictions de déplacements et de campagnes de vaccination massives, toute opposition aux mesures possède le potentiel de devenir une lutte générale de l’individu contre l’État technocrate. Le Parti conservateur du Québec a aussi grandement bénéficié du clivage politique généré par le gouvernement Legault ; le gouvernement a contribué à transformer une formation politique marginale en un pôle distinct. Plus Legault et les médias concentraient leurs attaques sur Duhaime, plus il confirmait aux électeurs mécontents des restrictions que celui-ci était leur unique représentant politique. La firme de sondage Léger a même relevé en 2022 qu’une part non-négligeable des électeurs « antisystème » de Québec solidaire ont eux-aussi convergé vers le Parti conservateur. Cette base est désormais bien présente dans la région de Québec et le long de l’autoroute 13.
Seul l’aveuglement volontaire permet d’ignorer la faiblesse la plus apparente de la prétention « antisystème » de Duhaime. Même en faisant abstraction à sa position personnelle et ses nombreuses tribunes qui l’ancrent solidement dans ce système, son résonnement repose sur la prémisse qu’il y a une séparation entre le pouvoir économique et le pouvoir politique dans le capitalisme. Cela pourtant saute aux yeux que le « système » québécois, le pouvoir économique et le pouvoir politique sont deux dimensions d’un même ordre. Il y a au Québec une interpénétration systématique et entre ces deux dimensions depuis l’acte constitutionnel de 1791. Malgré tout l’air brassé par Duhaime, il est évident que même les gouvernements les plus interventionnistes de l’histoire du Québec, comme celui de Jean Lesage à partir de 1960 ou celui de René Lévesque à partir de 1976, n’ont jamais rompu avec les grands intérêts industriels et financiers. Leur interventionnisme a plutôt servi à réorganiser et à stabiliser les conditions générales de reproduction du capitalisme monopoliste. Dans le contexte du déplacement progressif du centre de gravité économique canadien vers l’Ouest, le gouvernement Lesage a misé sur la modernisation keynésienne de l’économie québécoise et sur la « paix industrielle » contre les syndicats. Le gouvernement Lévesque a pour sa part canalisé l’énergie vers les aspirations nationales, notamment au service des couches ascendantes de la petite bourgeoisie québécoise, dans un cadre compatible avec le maintien des rapports de classe. Ni l’un ni l’autre ne constituait un gouvernement populaire fondé sur les intérêts politiques de la classe ouvrière : leur action visait le réaménagement.
C’est cela que Duhaime dénonce, c’est les mécanismes de régulations des marchés, c’est l’autre face du capitalisme, le keynésianisme et l’état providence. Dans le capitalisme, la rhétorique « antisystème » de Duhaime trouve son opposition, non pas dans une opposition au système capitaliste, mais dans la béatification sociale-démocrate et sociale-libérale de l’État capitaliste comme défenseur du bien-commun et grand arbitre des marchés. À ce pôle on trouve l’« État fort » de Jean-François Lisée ou l’«État solidaire» du programme de Québec Solidaire. En véritable serpent qui se mord la queue, le problème sous-jacent n’est pas que le vote «antisystème» de droite s’attaque au capitalisme, mais qu’il tente de retirer de son arsenal les outils macroéconomiques d’intervention et de stabilisation économique les plus puissants. L’Histoire du monde industrialisé pré-Keynes abonde d’exemples de crises économiques qui ont éventré des nations et spolié les capacités productives sur une génération. Même malgré son talon d’Achille inflationniste, aucune nation capitaliste ne veut prendre le risque de se priver de ces leviers. C’est pourtant l’horizon de Duhaime et du mouvement conservateur : satisfaire les intérêts immédiats des fractions les plus offensives du capital en procurant aux monopoles des gains rapides, au prix d’une intensification de la violence capitaliste à court terme et de l’affaiblissement, à moyen et à long terme, des mécanismes qui assurent la stabilité du système dans son ensemble.
L’État n’est pas une puissance séparée de la société. Il n’est ni exclusivement Léviathan ni exclusivement Providence. L’État capitaliste est le résultat des contradictions au sein d’une société divisée en classe, il est la dictature de la bourgeoisie. Il garantit la propriété privée des moyens de production et organise les conditions générales de l’accumulation. De nos jours, il est le capitalisme monopoliste d’État. Cela ne veut pas dire qu’il obéi aux désirs de chaque monopole et grandes entreprises multinationales, mais que son articulation prend la forme d’une autonomie au service de l’unité politique des monopoles. L’intérêt supérieur, la stabilité et la reproduction des conditions. Ce n’est pas une contradiction pour cet État de contrarier toute une fraction du capital. Il exploite et ajuste différents logiciels économiques en réaction à différents rapport et conflits de classe : la finalité émergente étant toujours la stabilité et la mainmise du Capital.
Marx a formulé les bases d’un schéma d’analyse des rapports de classes et leurs effets sur la forme de l’État dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. Il y décrit la formation du Parti de l’Ordre comme une coalition parlementaire réunissant temporairement deux fractions de la classe dominante : les légitimistes, représentants de la grande propriété foncière, et les orléanistes, liés à la haute finance, à la grande industrie et au grand commerce. Malgré leurs rivalités dynastiques et leurs intérêts particuliers à administrer le capitalisme à leurs avantages respectifs, ces deux fractions partageaient un objectif commun : préserver la propriété et l’ordre bourgeois contre le mouvement ouvrier. Elles s’entendaient ainsi pour réprimer les organisations populaires, restreindre la presse et le droit d’association, affaiblir le suffrage universel et renforcer la police, la bureaucratie et l’armée.
Toutefois, ce que Marx décrit comme leurs « contradictions inextricables », notamment leur incapacité à s’accorder sur une dynastie et une forme de régime mine la stabilité de l’ordre bourgeois et provoque la désagrégation du Parti de l’Ordre et la naissance d’une troisième voie s’appuyant sur la petite paysannerie, la dictature Bonapartiste. Le deuxième Empire, nouvellement instauré par la force, rééquilibre stabilise l’ordre bourgeois, il concède en retour de la réintégration de 40% de l’électorat français, des réformes sociales et des subventions directes aux paysans. Ces concessions sont le prix d’une stabilité qui permet le développement d’une bourgeoisie monopoliste et le rattrapage du développement industriel et ferroviaire du territoire français. « L’oncle prenait des capitales, le neveu veux prendre nos capitaux » résumait Alexandre Dumas.
Ce qu’on peut retenir de cette analyse de Marx est que l’État capitaliste travaille continuellement à stabiliser les rapports de classe et à préserver les conditions générales de l’accumulation. Si l’on confine ici l’analyse au territoire québécois, sans aborder son insertion plus large dans le système impérialiste, il est difficile de ne pas reconnaître cette fonction dans la dynamique politique actuelle. Sans assimiler mécaniquement la CAQ au bonapartisme, sa prise du pouvoir en 2018 peut être comprise comme la stabilisation temporaire d’un ordre politique québécois en crise (dont le symptôme le plus visible est l’incapacité à former des gouvernements majoritaires à la fin des années 2000). Elle a combiné l’intégration toujours plus étroite de l’économie québécoise aux monopoles et l’affaiblissement des contre-pouvoirs, spécialités libérales, avec les concessions identitaires, le nationalisme autonomiste et l’ancrage régional qui constituaient autrefois la marque de commerce du Parti québécois.
La Coalition s’est ainsi présentée comme une troisième voie du Capital : la recomposition de fonctions historiques respectives libérales et péquistes, à l’image et au parcours ambivalent de son chef François Legault. Ses politiques antisyndicales et identitaires, le transfert d’une part croissante du salaire socialisé vers le capital et la privatisation graduelle des services publics ne sont pas des éléments épars. Ils participent d’une même tentative de renforcer le pouvoir des monopoles tout en maintenant une base électorale populaire au moyen du nationalisme étroit, de l’enracinement régional et de certaines concessions ciblées. Cette formule s’est révélée suffisamment stable. Les contradictions économiques et nationales qui ont fragmenté les blocs électoraux n’ont été ni abolies ni dépassées : la CAQ les a recombinées. Leur réapparition récente ouvre de nouveau la lutte pour déterminer quelle formation sera la mieux placée pour assurer l’unité politique du Capital et reconstruire autour d’elle une majorité électorale qui n’est pas assurée pour l’élection de 2026.
C’est dans ce cadre qu’il faut situer le Parti conservateur d’Éric Duhaime. S’il ne parvient pas à structurer un pôle durable «anti-système» qui s’insère dans la dynamique politique préexistante, il est voué à un processus d’accommodement et de réintégration. Son vote n’est pas incompatible avec le Parti québécois, le Parti libéral ou la CAQ. Le vote « antisystème » aura alors rempli sa fonction paradoxale : non pas renverser le système, mais fournir à celui-ci un outil nécessaire à sa prochaine recomposition.