68e Congrès de la CSN: les paroles sont là, mais où est le glaive ?
68e Congrès de la CSN: les paroles sont là, mais où est le glaive ?
Diogo Cavalcanti
Clarté – Juillet 2026

Du 25 au 29 mai, le 68e congrès de la CSN s’est tenu à Québec. Il a enregistré une participation record de plus de 2 100 délégués, représentant environ 2 000 syndicats et 350 000 membres. Cet événement a réuni des délégués issus de tous les secteurs de l’économie québécoise et s’est déroulé dans un climat de solidarité, de démocratie et de combativité devant les attaques que le gouvernement, représentant de la bourgeoisie, a menées contre le mouvement syndical, tant dans la province qu’au Canada.
Sous le slogan « Syndicalistes, point », les militants ont prouvé qu’il n’y a pas de distinction entre ce que pensent les syndicats et leurs membres comme l’avait laissé entendre l’ancien Premier Ministre Legault.
À travers des présentations, des ateliers et des débats, les syndiqués se sont vu rappeler leur rôle historique en tant que principale force d’opposition au patronat et en tant que moteurs des changements sociaux, comme lors de la grève de l’amiante en 1949 et de la réforme du Code du travail en 1964. Le Front commun, qui remonte également à cette époque, renaît aujourd’hui dans l’alliance entre la CSN, la FTQ, la CSQ et l’APTS. Les propositions du Comité exécutif ont convergé dans ce sens, préconisant des actions visant à défendre les droits syndicaux, à renforcer les services publics et à lutter contre les privatisations.
« Faire front »
Le congrès s’est déroulé dans le cadre de la campagne « Faire front », lancée par la CSN en 2025, qui s’articule autour de six revendications principales :
- Redistribuer la richesse, en mettant fin aux coupes budgétaires, en réinvestissant dans les services publics et en mettant en place un système d’imposition progressif ;
- Protéger les droits des travailleurs, en abrogeant les lois liberticides, telles que la loi n° 14 et le projet de loi n° 3 ;
- Lutter contre la privatisation du réseau de santé et des services sociaux. Mettre fin à la délivrance de nouvelles autorisations aux cliniques à but lucratif, entre autres revendications ;
- Favoriser l’égalité des chances de la petite enfance à l’université : pour un système éducatif public, inclusif, accessible et gratuit, et pour lutter contre le système éducatif à trois vitesses, qui accentue les inégalités ;
- Développer une économie durable et des emplois de qualité, grâce à une véritable politique industrielle et à une nouvelle vision de l’immigration, en supprimant les permis de travail fermés et en rétablissant l’équilibre entre résidents temporaires et permanents ;
- Mettre en œuvre la transition juste pour lutter contre la crise climatique.
Les objectifs de la campagne répondent incontestablement aux préoccupations des masses populaires. Ils sont cardinaux dans la lutte que doit mener présentement la classe ouvrière pour améliorer ses conditions de vie et de travail. Les moyens pour les atteindre, en revanche, méritent d’être débattus. La campagne vise avant tout à sensibiliser les partis politiques, qui, en année électorale, évitent d’adopter des positions allant à l’encontre des masses de travailleurs. Cependant, l’inclusion de certains de ces thèmes dans le programme de gouvernement de tel ou tel parti ne constitue pas une garantie de changement.
Finances et élections
Outre la campagne « Faire front », le Congrès s’est penché sur d’importantes questions, notamment financières. On le sait, le dernier mandat a été marqué par l’intensification des luttes syndicales.
La situation sociale, économique et politique québécoise comme canadienne et mondiale porte à croire que celles-ci ne se tariront pas. En conséquence, les délégués ont voté pour que la priorité en matière de finances soit accordée au Fonds de défense professionnelle, principal outil de soutien aux syndicats en conflit.
Évidemment, s’engager dans une grève ou un lock-out sans ressources financières, c’est aller au front sans munitions. Néanmoins, on peut se questionner quant à cette approche somme toute comptable et administrative, d’autant plus que le nombre d’adhérents à la CSN a augmenté au cours des dernières années. Car mettre l’accent sur le FDP, c’est se départir de ressources si importantes à l’organisation qui, à long terme, pourraient dynamiser non seulement la lutte, mais aussi les finances du syndicat.
Un syndicat actif, dynamique, visible dans les différentes luttes populaires et syndicales, qui sait organiser sa base et la convaincre de la nécessité de la lutte et de la solidarité vaut toutes les trésoreries qui soient.
Un congrès syndical sert également à élire sa direction. Cette année, force est de constater que tous les membres ont été réélus par acclamation, à l’exception du poste de 3e Vice-Président. La candidate sortante, Katia Lelièvre, a été mise en ballottage par Alfonso Ibarra Ramirez, Président du Conseil central de la CSN-Outaouais, avant d’être reconduite. Caroline Senneville est également reconduite à titre de Présidente.
Réévaluer la position sur la question nationale
Le Congrès a également fourni l’occasion à la centrale de se doter le mandat d’actualiser sa position sur la souveraineté. En effet, sa position actuelle date de 1990 et, dans un contexte où cette question risque de transcender la campagne électorale, voire la vie politique du prochain gouvernement, une telle mise à jour est nécessaire.
Pourvu qu’une telle démarche s’opère de manière démocratique et stimule un débat démocratique où tous les points de vue sont sérieusement considérés, y compris ceux d’organisations démocratiques, populaires et politiques extérieures à la CSN, une telle démarche est bienvenue.
Un congrès qui manque de mordant ?
Non ! Le Congrès en soi n’a pas manqué de mordant, du moins tel n’est pas la conclusion qu’il faut tirer. Oui, il aurait été préférable que des questions de politique générale, de solidarité internationale (notamment autour de Cuba et de la Palestine, mais aussi de l’impérialisme qui pousse à la guerre) soient débattues de manière plus approfondies. Or, les orientations adoptées, dans le contexte objectif et subjectif actuel, répondent à la propension des masses laborieuses à la lutte.
Il s’agit maintenant de concrétiser les résolutions à tous les échelons, dans toutes les instances, de s’organiser sérieusement afin de les réaliser y compris en faisant front avec les autres syndicats, mais aussi l’ensemble des mouvements et organisations démocratiques et populaires.
Comme le rappelait le communiste et dirigeant syndical français, Étienne Fajon, « l’unité est un combat ». Nous pourrions ajouter que « l’action et l’organisation sont un combat ». Il ne sert à rien d’espérer le salut du prochain gouvernement, pas plus que la vicissitude de slogans qui sonnent radicaux, mais creux.
L’heure est à l’organisation des troupes que nous avons à disposition et non de militants idéalisés. L’heure est à remplir nos assemblées syndicales, à lutter pour des fronts communs entre différents syndicats sur un même lieu de travail et ce, dans toutes les industries – après tout, sommes-nous redevables à notre syndicat ou à la classe ouvrière et aux travailleurs dans leur ensemble ? L’heure est s’assurer que nos campagnes raisonnent hors des chambres d’écho. L’heure est à l’organisation de notre colère !
Bien sûr, une telle démarche ne mènera pas au Grand Soir. Mais elle permettra de faire front sérieusement et de montrer au patronat que la classe ouvrière organisée sait se tenir. Elle permettra également de prouver aux plus rétifs parmi nous que le syndicat, le droit de grève, bref, la lutte paie.
Comme le rappelait Hobbes : « les congrès sans le glaive ne sont que des paroles » …