Tout leur reprendre avant qu’ils ne nous saignent à blanc
Tout leur reprendre avant qu’ils ne nous saignent à blanc
Adrien Welsh
Clarté – Mai 2026

Il y a 140 ans, une violence de classe inouïe s’abat sur Chicago. Coup de boutoir à Haymarket. On massacre ceux qui luttent pour la journée ouvrée de huit heures, les libertés syndicales, la démocratie; bref, pour améliorer les conditions de vie et de travail de la classe ouvrière. Ces sacrifices héroïques sont l’origine de la célébration du Premier Mai comme Journée internationale des travailleurs. Ils ont inspiré nos luttes passées, stimulent celle du présent et couvrent d’espoir celles à venir.
Or, depuis trente-cinq ans, les ouvriers, travailleurs et masses populaires sont orphelins. Il n’existe plus de camp socialiste, soit d’un ensemble organisé de pays où d’exploitée, la classe ouvrière s’est érigée en classe dirigeante. En son absence, le capitalisme à son stade le plus avancé – mais aussi ultime – soit l’impérialisme perpétue des génocides comme en Palestine, multiplie les invasions, fait vrombir les tambours de guerre et claquer les bottes militaires, asphyxie à coup de sanctions tout pays qui refuse de s’y subjuguer.
Ici, il s’adonne à une casse systématique de nos services publics – donc de notre salaire socialisé – et par des mesures d’austérité, de salaires au lance-pierre, de dégradations de nos conditions de travail, de désindustrialisation pour rendre notre économie plus parasitaire – donc plus dépendante des États-Unis – de chômage et précarité normalisés et d’érosion de nos conquêtes démocratiques avec la montée des discours populistes racistes, xénophobes, misogynes fascisants – qui ne sont que des feuilles de vigne faussement pudiques pour cacher la violence de classe qui les sous-tend.
Jamais une telle offensive de la classe dirigeante n’aurait été possible alors que le camp socialiste tenait l’impérialisme – capitalisme en respect. Aujourd’hui, le capitalisme connait une crise sans précédent, n’en déplaise à ses propagandistes et agitateurs qui prétendent le contraire. À 180% d’endettement des ménages québécois, puis avec une dette états-unienne qui frôle les 125% de son PIB, mais aussi avec une dette mondiale qui représente 310% du PIB de la planète, seuls des Blemmyes béotiens peuvent éluder que le capitalisme vit à crédit et s’enfonce dans une véritable aporie économique dont la seule issue demeure la guerre.
Pour la première fois depuis les années 1930, le capitalisme traverse une crise généralisée sans contrepoids socialiste…
C’est justement ce qui rend la lutte de la classe ouvrière organisée des plus importante. Il nous faut retourner aux fondamentaux. Ainsi, les demandes de Haymarket sont aujourd’hui plus prégnantes que jamais.
Réduction du temps de travail
En pleine révolution industrielle induite par l’universalisation de l’intelligence artificielle, la classe ouvrière, plus que jamais possède les outils nécessaires non seulement à améliorer ses conditions de vie, mais aussi à se saisir de tâches autrefois apanage des élites intellectuelles. Pour la première fois, les avancées technologiques prolétarisent des emplois de « cols blancs ».
Devant cette situation, deux attitudes s’opposent, comme deux attitudes s’opposaient devant l’introduction de machines dans la production il y a pratiquement deux siècles. L’une, corporatiste et réactionnaire, prétend que la technologie ne peut et ne pourra jamais remplacer l’intelligence humaine. Il faudrait casser les machines et revenir à l’artisanat. L’autre, progressiste, souligne que les avancées technologiques permettent à la fois d’alléger les tâches de la classe ouvrière, mais aussi de réduire le temps et la pénibilité au travail.
Exit les alchimistes de la science-fiction qui s’imaginent que la machine pourrait dominer l’Homme. Le problème n’a rien à voir avec la machine, mais tout à voir avec qui la contrôle. Rationnellement, il ne manque aucun bouton de guêtre pour permettre l’universalisation de la semaine de travail à 32h payées 40 et à une retraite à 60 ans ou 55 ans pour les femmes et métiers pénibles.
Malheureusement, aujourd’hui, ces avancées technologiques ne servent qu’un intérêt : celui du Capital. Il s’agit d’accélérer la production, d’intensifier le taux d’exploitation, de mettre un maximum de travailleurs au chômage et ainsi mieux contrôler les données macro et micro-économiques pour rassurer les investisseurs et actionnaires.
Le droit de grève sert l’intérêt général
Journée ouvrée de huit heures, santé et sécurité au travail, congés payés, salaire minimum, pensions de retraite, salaire socialisé et services publics, assurance-emploi, équité salariale : toutes les avancées sociales passées comme à venir sont l’oeuvre de conquêtes obtenues par la lutte et le sacrifice, à coup de grèves et de sacrifices souvent chèrement payés comme à Haymarket en 1886.
Or, aucune de ces conquêtes n’est acquise. Comme le rappelle Aragon : « Rien n’est jamais acquis à l’Homme ni sa force, ni sa faiblesse, ni son coeur… » Pour les défendre comme pour les étendre, on ne peut faire l’économie d’un mouvement syndical combattif qui n’hésite pas à se saisir de la force de l’action industrielle comme levier principal pour imposer un rapport de forces à l’encontre du patronat. Celui-ci, contrairement aux inepties antisyndicales purulentes, ne bénéficie pas seulement les « membres » des syndicats, mais l’ensemble de la classe ouvrière.
On le sait, la classe dirigeante québécoise rivalise entre elle pour s’intégrer à l’économie nord-américaine, à une économie de guerre mortifère. Il est pourtant un aspect où elle se rejoint : en finir avec le prétendu « modèle québécois ». Elle cherche à émacier le mouvement syndical de sorte qu’il ne soit plus à même de lutter pour les intérêts supérieurs des travailleurs.
Nos institutions de luttes doivent être réduites à grabats. Telle sera l’oeuvre du gouvernement Legault. Fréchette en négociera le dernier tournant tandis que son successeur en savourera le legs avec une opposition rétamée à l’Assemblée nationale qui soit accompagne le pouvoir des monopoles, soit en est l’émule.
Luttes ouvrières et démocratie
Les martyrs de Haymarket s’appelaient Spies, Engel, Fischer, Schwabb, etc. Ils étaient Allemands, Austro-Hongrois, Irlandais, Juifs, etc. Ils parlaient des langues différentes, mais d’une seule voix, le poing dressé défiant les monopolistes et l’autre main tendue à leurs frères et sœurs de toute origine, les appelaient dans toute leur diversité à s’engager dans la lutte commune contre leurs exploiteurs collectifs.
Aujourd’hui, dans un contexte de fascisation rampante de la société, de populisme qui percole y compris au sein des syndiqués, cette leçon doit porter fruit. La CAQ et sa catho-laïcité, le Parti québécois et son projet d’indépendance exclusif, mais aussi le Parti libéral et son multiculturalisme qui cache mal sa propension à ghettoïser les luttes sous prétexte d’inclusivité cherchent ensemble à empêcher que ne se réalise l’unité des travailleurs et de la classe ouvrière.
Inversement, Québec solidaire et la social-démocratie qui n’a plus rien à vendre, essentialise les luttes démocratiques. Elle en fait des luttes identitaires qui s’annulent mutuellement. « Quelle oppression prime sur l’autre? » devient son leitmotiv. Quel mépris envers la classe ouvrière! L’Histoire n’est pas avare de preuves qui nous rappellent qu’à mesure que s’intensifient les luttes ouvrières, celles pour les droits démocratiques des femmes, des immigrants, des nations opprimées, etc. connaissent non seulement un regain de dynamisme, mais deviennent des éléments structurants de la lutte des classes.
Le socialisme comme espoir collectif
Certains s’imaginent qu’on ne peut attendre d’avoir pensé un monde nouveau pour lutter contre le capitalisme. Ils ont entièrement raison et pour cause, ce monde ne se pense pas. Il existe : c’est le socialisme!
Le socialisme n’est pas, comme on le présente trop souvent, un déni de démocratie. Au contraire, il s’agit d’une démocratie avancée, poussée à son essence. Combien de peuples à travers le monde se soulèveraient contre leur gouvernement pour une fraction de ce que doit subir le peuple cubain? Pourtant, à La Havane et sur l’ensemble de l’Ile socialiste, on sait que le gouvernement et l’État servent la révolution et le peuple. On sait que la défense de Cuba, c’est la défense du socialisme, c’est l’opposition à l’ancien régime basé sur la corruption et la prostitution.
Autrement dit, il est possible de vivre dans un monde, du moins dans un pays, où l’État ne sert plus les intérêts de la classe possédante, mais ceux des travailleurs et de la classe ouvrière. Il est possible de vivre dans un pays où les conquêtes sociales deviennent des acquis sociaux, dans un pays où hommes et femmes tendent à l’égalité, où le travail est libérateur et vecteur d’émancipation pour tous.
Ce monde, il a un nom : socialisme!